stof "mode techwika"
19/01/2009 17:58 par juste-1980
La dépression est une maladie très répandue. Elle affecte indifféremment des personnes de tous les âges, de tous les milieux et de tous les styles de vie. Alors qu’un homme sur dix et une femme sur cinq en seront atteints au cours de leur vie, que sait-on réellement de la dépression ? Comment distinguer le simple coup de cafard d’une dépression majeure ? Quels en sont les symptômes ?
Isabelle ne trouve que très difficilement le sommeil et se réveille fréquemment en pleine nuit. Elle a perdu tout intérêt pour l’écriture de son dernier roman et se sent coupable de ne pas pouvoir consacrer plus de temps à ses enfants. Elle n’a aucune envie de cuisiner et mange sans appétit. Elle a tellement de mal à se concentrer que même son jeu télévisé préféré la décourage, tout comme les avances de son mari qu’elle délaisse. Son état la désole, elle est de plus en plus souvent la proie d’idées noires depuis plus de deux semaines. Elle se juge sans valeur, tour à tour irritable ou amorphe, alors qu’elle était si énergique.
Isabelle est-elle dépressive ou simplement victime d’un coup de cafard ?
Le mot "dépression" s’est banalisé et désigne trop souvent des états passagers. Lorsque ces symptômes persistent durant des semaines ou des mois et empêchent un retour à une vie "normale", ils peuvent être les prémices d’une réelle dépression.
Au contraire, la dépression est un état qui se poursuit dans le temps et qu’il convient de ne pas négliger.
Cette baisse du tonus psychique est caractérisée par :
Il n’y a pas de symptômes caractéristiques, certaines personnes peuvent apparaître tristes de manière évidente, d’autres ressentiront plutôt une impression de fatigue ou des insomnies. Parfois, l’entourage proche a bien du mal à pressentir l’importance de cette maladie et soupçonne plus facilement une légère déprime qu’un peu de volonté et quelques bonnes paroles permettront de surmonter.
La dépression est définie comme un sentiment de tristesse persistant, une perte de goût pour la plupart des activités pendant une durée minimale de deux semaines. Vous ne devez pas ressentir de craintes ou d’embarras à exposer votre état à votre médecin. Seule une connaissance de tous les symptômes lui permettra d’effectuer un diagnostic précis.
Pour le médecin, le terme dépression a une définition bien précise et, face à une telle maladie, il pourra vous prescrire un traitement adéquat : suivi psychothérapeutique et/ou médicaments luttant contre la dépression.
Des dépressions majeures peuvent durer de 6 à 12 mois. Plus de 85 à 90 % des personnes souffrant de dépression peuvent être traitées de manière efficace. Dans la plupart des cas, l’issue du traitement est une rémission complète avec disparition des symptômes. Un quart à un tiers des personnes pourront cependant continuer à souffrir de différents symptômes, susceptibles de miner leur vie quotidienne.
David Bême
À quoi peuvent bien rêver les jeunes Palestiniens ? À quoi jouent-ils ? Comment peuvent-ils se construire un avenir ? Psychologue en Palestine, Sylvie Mansour livre ici le résultat de ses observations au quotidien.
En ce début de XXIe siècle, on peut certes se féliciter des avancées réalisées dans le domaine de la compréhension de la psychologie de l’enfant et dans celui de la défense de ses droits. Il faut toutefois reconnaître que les bénéfices de ces avancées sont loin de se faire ressentir de façon homogène dans le monde. Si déjà en Europe ou aux États-Unis existent des décalages énormes entre les conditions de développement des enfants, en fonction de facteurs politiques, économiques, culturels, familiaux, dans d’autres pays, la situation des enfants non seulement ne s’est pas améliorée mais s’est même détériorée. On pense bien évidemment aux enfants des pays pauvres et/ou en guerre.La réalité peut affecter l’enfant dès les premiers jours de sa vie et même avant : dans le ventre de sa mère, il a sans doute déjà senti les gaz lacrymogènes que les soldats ont lancés pendant une manifestation ou une perquisition. Si sa famille vit à Gaza, il a perçu les bruits des bombardements et des avions traversant le mur du son et remettant en cause tout l’équilibre de sa vie embryonnaire.
Beaucoup de femmes enceintes, en particulier dans les villages de Cisjordanie, vivent depuis l’intensification des obstacles à la libre circulation dans l’anxiété du moment de leur accouchement, craignant de se voir refuser le passage à l’un des barrages mis en place par l’armée israélienne (1) pour accéder à la maternité qui se trouve en ville. Plusieurs mères ont accouché en catastrophe dans une ambulance retenue à un barrage ; les moins chanceuses y ont même perdu leur vie ou celle de leur bébé.
Le premier temps de vie du nouveau-né est également affecté. La stimulation précoce et la disponibilité de la mère pendant la première année de l’enfant sont fondamentales pour le développement de celui-ci : comment assurer dans les premières années de la vie cette interaction stimulante quand la mère se pose chaque jour la question de savoir quand l’armée va venir arrêter son mari ou son voisin, confisquer le champ d’oliviers familial pour construire une nouvelle portion du « Mur » ou agrandir une colonie ? Comment peut-elle se concentrer sur les soins à fournir à son bébé quand son mari est inactif depuis plusieurs mois parce qu’il ne peut pas se rendre chez son employeur habituel en Israël ou ne touche plus son salaire, comme c’est le cas depuis que la communauté internationale a commencé à boycotter l’autorité palestinienne (2) ? Le fait d’être confiant dans l’avenir ou non influence bien entendu le rapport des parents au nouveau-né : une enquête menée en mai 2007 (3) montre que « 77,3 % des Palestiniens se décrivent comme très déprimés et 14,9 comme déprimés ».
Avant même d’être en âge de comprendre la situation qui l’entoure, l’enfant palestinien est déjà inscrit indirectement dans une situation politique. Ses premiers mots, après papa et maman, incluent très vite le mot « takh » qui évoque les coups de feu : scènes entrevues à la télévision, scènes vécues précocement, qui introduisent la violence des armes dans sa vie. Très tôt le fusil ou le pistolet devient un élément central dans des jeux où il remet en action les scènes qui font partie de sa vie quotidienne. Il rejoue les manifestations, les perquisitions, les attaques des patrouilles militaires israéliennes, les enterrements des shahid (4) dans un effort d’assimilation de ce qui se passe autour de lui (5), dans un effort pour maîtriser ses angoisses.
Jénine, avril 2002, l’armée israélienne vient de se retirer du campde réfugiés après un long siège. Les enfants jouent dans les ruelles du camp, encombrées de gravats. « Leur terrain d’aventure est dangereux à plus d’un titre : les plus petits jouent avec le sable et la poussière qui a envahi les rues du camp, se bousculent dans les flaques d’eau polluées ou à côté des dépôts d’ordures qui jonchent les ruelles du camp. Les plus grands fouillent les gravats à la recherche de “souvenirs de guerre”, douilles vides ou encore pleines de poudre qu’ils enfilent en ceintures de combattants pour jouer à la guerre, ou encore se précipitent avec curiosité sur tout objet suspect. Ils semblent aussi très investis dans la collecte de morceaux d’aluminium, sans doute dans le but de les revendre (6). »
Au fur et à mesure qu’il grandit, le jeu a plus de mal à lui servir d’organisateur pour faire face aux angoisses vives qui l’assaillent. Il passe alors du ludique à l’acte politique et parfois aussi à la fuite en avant qui laisse entrevoir son désespoir profond. On le retrouve alors, en 2007, dans les ruelles de la vieille ville d’Hébron ou de la vieille ville de Naplouse, en train de jeter des pierres sur les jeeps des soldats israéliens, voire sur les tanks, qui se livrent à des incursions nocturnes régulières pour conduire des opérations de perquisition et d’arrestation. On l’a vu dans la bande de Gaza en 2003, quand les Israéliens étaient encore présents à l’intérieur de Gaza :
Janvier 2003, une école dans la bande de Gaza. « Les sept enfants réunis ce jour-là ont 12 ou 13 ans. Peu de temps auparavant, un faisceau d’indices a été rassemblé parles enseignants et les parents. On a trouvé le testament que chacun d’eux a rédigé, ainsi que les masques qui devaient recouvrir leur tête et leur visage au jour dit : des sacs de toile rêche, sans doute récupérés auprès de leur mère, qui avaient dû contenir à l’origine du sucre ou une autre denrée, ou qui avaient pu servir à égoutter le yaourt pour confectionner le labneh. Deux trousmaladroitement découpés à la place des yeux et le bandeau qui enserre le front avec l’écusson d’un parti politique :la panoplie était prête.
Voulaient-ils jouer à la guerre, se livrer à des jeux de rôles pour le plaisirde frissonner ? Ils avaient en tout casdécidé de mourir en martyrs, de monter “une opération” contre une colonie israélienne de la bande de Gaza. Ils n’auraient pas été les premiers à le faire. Quelques scénarios de ce genre, heureusement à compter sur les doigts d’une seule main, ont effectivement été menés à terme depuis le début de cette deuxième Intifada, par des enfants ayant une arme dérisoire dans leur poche – souvent un couteau de cuisine mal affûté – et se sont soldés par la mort des enfants, dans un seul cas par leur capture et leur emprisonnement (7). »
Tout comme les jeux de l’enfant palestinien, les dessins se font le miroir de sa vie quotidienne : il dessine l’horreur, parfois d’une façon crue – corps disloqués, sang, fumée, feu qui part de l’arme ou de l’hélicoptère militaire –, parfois à travers des symboles : oliviers déracinés, colombes ensanglantées. Même quand il participe à des activités récréatives, il a du mal à se laisser engager à dessiner ses rêves, le cauchemar ressurgit très vite.
La violence rattrape l’enfant palestinien à tout moment de la journée ou de la nuit. Même l’école ne constitue pas un environnement sécurisant.
Novembre 2000, salle des urgences de l’hôpital de l’UNRWA à Qalqilya.Une fillette de 9 ans est amenée par ses parents affolés par les symptômes de l’enfant : une panne d’électricité dans la ville a précipité une crise d’angoisse aiguë, l’enfant ayant retenu que les bombardements israéliens étaient souvent précédés d’une coupure d’électricité. La seule réponse spontanée du personnel soignant aux urgences est malheureusement une injection de calmant. Le scénario se répète le lendemain avec l’arrivée de toute une classe de fillettes avec leur institutrice, en état de choc après avoir inhalé des gaz lacrymogènes jetés dans la cour de l’école par les soldats israéliens pour répondre à des jets de pierre des garçons sur les jeeps militaires.
Avril 2007, Hébron. Les enfants doivent parfois faire de longues distances à pied pour aller à l’école. Les colons israéliens installés sur la périphérie de la ville et au cœur de la vieille villeles harcèlent régulièrement.Les plus petits sont terrorisés et refusent d’aller à l’école.
Comment dans ces conditions peut-on croire que l’enfant va se concentrer sur son travail scolaire ? Les enseignants rapportent de nombreux problèmes d’apprentissage, de concentration, de comportement à l’école. Les parents eux aussi se sentent sans ressources. Devant l’incidence croissante des problèmes d’énurésie, d’agressivité, d’anxiété, les mères sont avides de conseils. Malgré toute leur bonne volonté, les adultes ne peuvent pas créer un « microclimat » aseptisé autour de leurs enfants, les isoler d’une réalité qui ronge leur enfance et les force à avoir des préoccupations trop lourdes pour leur âge. Les enfants savent que la protection ne peut venir de nulle part, en particulier pas de leurs parents qu’ils ont vu humiliés des dizaines de fois par les soldats israéliens aux barrages, lors des descentes dans les quartiers, pendant les périodes de couvre-feu.
Est-ce une génération perdue ? Après la Seconde Guerre mondiale, des chercheurs ont découvert qu’une partie des enfants victimes de situations à risque s’était, contre toute attente, normalement insérée dans la société et ne présentait pas de grosses pathologies. Ils ont nommé cette capacité de rebondir « résilience ». Boris Cyrulnik la définit comme suit : « La capacité à réussir, à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comporte normalement le risque grave d’une issue négative. » En Palestine, le concept de résilience guide sur le terrain les pratiques d’intervention des professionnels de l’enfance, particulièrement depuis la deuxième Intifada. Pour « encourager » la résilience de la jeune génération, les intervenants cherchent à contribuer à redonner du sens à la situation difficile que la société traverse. Ils s’efforcent aussi de travailler sur la restauration de l’estime de soi du jeune et de ses parents. Dans le contexte de guerre, on observe que les parents constituent le meilleur bouclier antistress pour un enfant. Il s’agit donc de travailler avec l’enfant seul, mais aussi avec les pères et les mères, en permanence dévalorisés par l’occupation. En valorisant leur rôle de protection auprès de leurs enfants, on peut leur redonner une image positive d’eux-mêmes. Si une mère sait, par exemple, comment aider son garçon ou sa fille à maîtriser sa peur, si elle lui offre un soutien, alors son sentiment de frustration et d’humiliation diminue et parallèlement les chances de résilience de son enfant s’accroissent. Mais ce travail sur la communauté s’avère difficile en raison du durcissement du conflit. Une phrase revient sans arrêt, dans la bouche des jeunes comme dans celle des adultes : « Heck heck nehna maytîn » (« De toute façon, nous sommes déjà morts »).
Pères au chômage, anciens « héros » de l’Intifada détrônés, idéal d’un État palestinien indépendant qui s’éloigne de plus en plus, difficultés d’accès aux universités, que reste-t-il aux jeunes ? Comment auront-ils encore confiance dans le droit et la justice après avoir été tant de fois les témoins des violations de leurs droits et de ceux de leurs familles ? Quelle idée se feront-ils de la démocratie ? De quelle société rêveront-ils pour l’avenir de leur pays ? Quelle perception auront-ils des pays occidentaux ? Mais d’abord, leur donnera-t-on la chance de rêver de cet avenir ?
NOTES
(1) En mai 2007, on recense quelque 500 barrages (« checkpoints ») en Cisjordanie. Voir le rapport de l’Organisation des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires « D’innombrables interdits pour les Palestiniens », Le Monde, 6 juin 2007.
(2) Le Bureau international du travail estime ainsi que le nombre des ménages vivant sous le seuil de pauvreté dans les Territoires palestiniens s’est accru de 26 % entre mars 2006 et mars 2007. On compte aujourd’hui sept ménages pauvres sur dix, soit 2,4 millions de personnes. « Nouveau rapport du BIT sur la situation des travailleurs des territoires arabes occupés », communiqué de presse, 28 mai 2007.
(3) Enquête menée en mai 2007 par le Near East Consulting (www.neareast consulting.com) et publiée le 11 juin par le Washington Times.
(4) Shahid, martyr, est un mot utilisé pour désigner non seulement les Palestiniens qui meurent en combattant, mais tout Palestinien civil tué par les soldats israéliens.
(5) Voir à ce sujet « Jeu et socialisation politique chez les enfants de l’Intifada », in D. Saadi-Mokrane (textes réunis par), Sociétés et cultures enfantines, éd. du Conseil scientifique de l’université Charles-de-Gaulle – Lille-III, 2000.
(6) S. Mansour, « Une semaine à Jénine », Revue d’études palestiniennes, n° 84, été 2002.
(7) S. Mansour, « De la difficulté d’être enfant à Gaza ». Revue d’études palestiniennes, n° 88, été 2003.
Suivant que l’on parle des enfants qui habitent à Gaza ou en Cisjordanie, dans un camp de réfugiés ou non, à la ville ou à la campagne, dans une localité entourée par le « Mur » ou plus loin, suivant qu’il s’agit de la ville de Ramallah ou d’une ville comme Hébron ou Tulkarem, la situation change et le degré de confrontation des enfants à la violence de l’occupation varie. Après avoir concerné surtout les enfants de Bethlehem et Beit Jala au début de la deuxième Intifada, depuis novembre 2000, la violence « tourne » : son épicentre s’est déplacé plusieurs fois, de Jénine à Gaza, à Hébron, à Naplouse, toujours avec la violence chronique et rampante sur l’ensemble des territoires. Il est donc difficile de parler de « l’enfant de l’Intifada », comme on pouvait le faire lors de la première Intifada.
Certains constats en disent cependant déjà long sur le sort subi par la jeune génération palestinienne. D’après le Bureau palestinien des statistiques (1), 868 enfants ont été tués par l’armée israélienne ou les colons entre septembre 2000 et octobre 2006 ; au mois de janvier 2006, on dénombrait 3 471 enfants blessés. Quelque 700 enfants palestiniens ont été arrêtés et retenus dans les centres de détention situés en Israël et en Cisjordanie en 2006 (2). Sur les 700, 25 étaient en détention administrative, ce qui signifie qu’ils étaient en prison sans motif d’accusation ni jugement. Les conditions de vie des enfants dans les prisons israéliennes sont loin de correspondre aux normes du droit : les avocats ont beaucoup de difficultés à rencontrer les enfants et à obtenir des permis de visite pour les familles.
On pourrait allonger la liste des statistiques, en mentionnant encore le nombre des blessés handicapés à vie, le nombre des maisons complètement ou partiellement détruites, le nombre de dunums de terre confisqués, etc. Si de tels chiffres sont importants pour réaliser à quelle échelle les enfants et leurs familles sont confrontés à des situations traumatisantes, ils sont réducteurs dans la mesure où ils résument la vie de l’enfant à un certain nombre de drames ponctuels (perte d’un parent, perte de l’usage de l’un de ses membres, perte d’un ami de classe, de sa maison…). Au-delà de l’événement qui va faire irruption dans la vie de l’enfant d’une manière dramatique et qui risque de compromettre son développement psychosocial, l’intégrité de son « capital santé mentale », il y a aussi l’accumulation de ses expériences au quotidien dans le contexte d’occupation.
NOTES
(1) Communiqué de presse du Bureau palestinien de statistiques à l’occasion de la Journée internationale de l’enfant, le 20 octobre 2006.
(2) D’après l’organisation Defence for Children International-Palestine Section, qui travaille en étroite collaboration avec l’organisation israélienne B’Tselem.
SOMMAIRE DU DOSSIER
Depuis quelques années, des chercheurs ont entrepris d’aller fouiller dans les méandres du cerveau pour y déceler des mécanismes mentaux archaïques qui pousseraient à croire à l’existence des dieux.
La scène se passe à l’université de Newcastle, dans une petite salle où thé et café sont mis à la libre disposition de chacun. Un petit panneau indique simplement qu’il faut payer 30 cents pour un thé, 50 pour un café. Melissa Bateson a réalisé ce test simple : placer au-dessus de ce panneau un poster représentant deux grands yeux ouverts. Résultat : les buveurs de thé se sentent observés et ils laissent de l’argent deux fois et demi plus souvent que lorsque le poster représente un bouquet de fleurs ! La conclusion de M. Bateson est simple : il existe une tendance forte à se comporter de façon plus morale quand on se sent observé. Même si les personnes savent bien que ces yeux ne sont que du papier et de l’encre, quelque part en eux, un mécanisme a été déclenché : ils se sentent mal à l’aise s’ils partent sans payer.
M. Bateson raccorde ce résultat avec un des aspects de la religion. C’est à partir d’un mécanisme de ce genre (« attention, on te regarde de là-haut ! ») que les religions cherchent à imposer leurs codes de bonne conduite. C’est l’effet « père Noël » en quelque sorte.
Depuis quelques années se mènent des recherches destinées à montrer que le cerveau humain serait « programmé pour croire ». C’est ainsi qu’est née la neurothéologie au milieu des années 1990. Andrew Newberg, de l’université de Pennsylvanie, est l’un des pionniers du domaine (1). Ce chercheur a eu l’idée de scanner le cerveau de personnes en train de pratiquer la méditation transcendantale. L’imagerie cérébrale montre que l’extase mystique est associée à une chute d’activité d’une zone précise du cortex pariétal. Or cette zone est justement l’aire cérébrale responsable de l’orientation dans l’espace. L’inhibition de cette aire entraîne donc un sentiment d’indifférenciation entre le soi et le non-soi. De là à penser que l’on avait découvert le « centre cérébral de la religion », au même titre qu’il existe un centre du plaisir ou du langage, le pas fut vite franchi. Cependant, les choses ne sont pas si simples. Tout d’abord, des expérimentations similaires ont été faites sur des sœurs carmélites en train de méditer. Les résultats contredisent les expériences précédentes : « L’expérience mystique mobilise plusieurs régions du cerveau et non un centre unique », affirme Mario Beauregard, de l’université de Montréal (2).
De surcroît, le fait que des zones cérébrales soient activées lors d’expériences mystiques ne signifie en rien que le cerveau soit programmé pour croire. Si on joue du saxophone ou lit un album de Tintin, des centres cérébraux vont être activés quelque part dans le cerveau ; mais cela ne signifie nullement que jouer du saxophone ou lire une BD soit « programmé » ou qu’il existe des centres spécialement dévolus à ces activités. De plus, les mystiques sont des marginaux parmi les croyants. Même si la transe mystique correspond bien à un état de conscience spécifique, cela ne suffirait à expliquer les croyances ordinaires.
Pour l’anthropologue David Sloan Wilson, il faut chercher des racines psychologiques de la religion dans une autre direction. La tendance irrépressible des humains à se coaliser autour de divinités correspond à un comportement sélectionné par l’évolution dans un but adaptatif. Dans Darwin’s Cathedral (3), cet auteur considère la religion comme un mécanisme de « sélection de groupeυ », c’est-à-dire comme un comportement sélectionné au cours de l’évolution pour favoriser la coopération entre individus et rendre le groupe plus viable. Comparant plusieurs religions de par le monde – du calvinisme au judaïsme, du christianisme des origines aux cultes traditionnels de Bali –, il en déduit que plus les communautés – et davantage les communautés que les systèmes religieux – encouragent les valeurs communes, la fraternité, les comportements moraux, plus grande est la chance de survie de la communauté. Le comportement religieux serait donc un mécanisme de survie de groupe, au même titre que les comportements parentaux ou la défense du territoire. Cependant, la théorie de D.S. Wilson n’explique pas pourquoi il faudrait passer par des croyances et des rites si bizarres – l’existence d’esprits invisibles, de mythologies souvent abracadabrantes, des rituels, prières et messes collectives – afin de créer de la solidarité. Après tout, des comportements « moraux » ont été programmés chez d’autres espèces animales par des mécanismes plus simples et directs : l’attachement, l’instinct maternel, l’altruisme, la peur, la hiérarchie.
Pour comprendre comment les humains en sont venus à croire à l’existence d’entités invisibles auxquelles ils vouent un culte, les psychologues évolutionnistes avancent une autre hypothèse. Selon le psychologue Paul Bloom, la croyance en l’existence des « âmes » est un fait universel, qui apparaît très tôt dans l’enfance. Cette croyance est un dérivé accidentel d’un mécanisme simple : nous nous percevons nous-mêmes comme des êtres dotés d’un esprit – c’est-à-dire d’une volonté, de désirs, de pensées – indépendants de notre corps. Et nous attribuons volontiers à d’autres humains ces mêmes caractères (4). Il est donc naturel de transposer à d’autres humains ces caractéristiques, mais aussi à des animaux ou des forces invisibles. Penser que le Soleil, le tonnerre, les étoiles sont des êtres vivants animés d’une volonté propre est une croyance spontanée des enfants. Deborah Keleman s’appuie sur ce constat de P. Bloom (que Jean Piaget avait fait bien avant lui avec son « animisme infantile ») pour soutenir que les enfants sont spontanément « théistes » (5).
Les croyances religieuses s’expliqueraient donc comme le sous-produit d’un mécanisme mental courant (6). De même, quand il nous arrive malheur (une maladie, un échec), ce mécanisme causal nous fait attribuer ce qui nous arrive à une volonté extérieure. Ce serait aussi une tendance spontanée que de se tourner vers cette cause invisible pour lui demander de l’aide ou de demander pardon lorsque l’on souffre. A la cause naturelle, on superpose une cause surnaturelle. Sur ce point, la psychologie évolutionniste rejoint une hypothèse avancée par Sigmund Freud. Dans L’Avenir d’une illusion, l’inventeur de la psychanalyse ramène le besoin de croire à une régression psychologique de l’adulte vers les émotions de l’enfance. La soumission des hommes vis-à-vis de Dieu est comparable à l’attitude du petit enfant vis-à-vis de ses parents. Face aux épreuves de la vie, il se sent démuni et en appelle à une figure paternelle idéale, censée lui apporter soutien et affection.
La neurothéologie ou la psychologie évolutionniste prennent le relais d’une longue suite d’hypothèses sur le « besoin de croire ». A partir du xixe siècle, on a expliqué les croyances tour à tour par l’émerveillement ou la crainte des hommes devant les puissances de la nature, par l’angoisse face à la mort, l’espoir en un monde meilleur, la consolation par rapport aux souffrances de la vie (7).
Le psychologue américain William James soutenait quant à lui qu’on ne pouvait réduire le sentiment religieux à une expérience unique. Dans son livre La Variété des expériences religieuses (1902), il s’appuie sur de nombreux témoignages de croyants pour montrer que le rapport à Dieu n’est pas le même pour tous. Le mystique, en quête d’absolu, noue une relation avec le sacré qui n’est pas la même que celle de celui qui recherche un réconfort moral, ou encore de celui qui est en demande de valeurs et de modèles de conduite. Et ceux-là se distinguent aussi du bigot, dont la croyance relève du simple dogme.
On retrouve dans les religions d’aujourd’hui tout un spectre d’attitudes. Les « religions de guérison » – de l’évangélisme au Bwiti – connaissent aujourd’hui un fort regain (8). Dans les prisons, la conversion à l’islam apporte un cadre moral à des individus à la dérive (9). Le bouddhisme occidental offre un schéma de pensée et de médiation pour nombre d’individus en quête d’épanouissement personnel. Pour d’autres encore, la religion permet de nouer des liens avec une communauté : c’est aussi l’une des raisons du succès des cultes charismatiques contemporains. D’autres enfin adhèrent à un prophétisme politico-religieux en mettant leurs espoirs dans le changement de la société. C’est peut-être l’une des recettes principale de ce succès : la force d’attraction ne se réduit pas à un insaisissable « sentiment religieux », mais s’étend à toute une gamme d’émotions et de représentations mentales capables de capter de nombreux esprits aux attentes diverses.
NOTES
(1) A. Newberg, E. d’Aquili et V. Rause, Pourquoi « Dieu » ne disparaîtra pas. Quand la science explique la religion, Sully, 2003
(2) M. Beauregard et V. Paquette, « Neural correlates of a mystical experience in carmelite nuns », Neuroscience Letters, n° 405, 2006.
(3) D.S. Wilson, Darwin's Cathedral: Evolution, religion, and the nature of Society, University of Chicago Press, 2002.
(4) P. Bloom, « Is God an accident? », The Atlantic, décembre 2005.
(5) D. Keleman, « Are children intuitive theist? », Psychological science, vol. XV, n° 5, 2004.
(6) P. Boyer, Et l’homme créa les dieux, 2001, rééd. Gallimard, 2003 ; S. Atran, In God we Trust, Oxford University Press, 2002.
(7) J.-F. Dortier, « Pourquoi croit-on en Dieu ? », Sciences Humaines, n° 172, juin 2006.
(8) « La montée en puissance des cultes de guérison. Entretien avec André M. Corten », in J.-F. Dortier et L. Testot (dir.), La Religion. Unité et diversité, Éditions Sciences Humaines, 2005.
(9) F. Khosrokhavar, L’Islam des prisons, Balland, 2005.
Depuis les études pionnières de William James sur la variété des expériences religieuses, un siècle d'études sur la psychologie des mystiques, les effets psychologiques de la prière ou encore les liens entre religion et bien-être tentent d'expliquer les motifs et effets psychologiques des croyances religieuses.
« Par un beau dimanche matin, ma femme et mes garçons partaient pour l'église à Macclesfield. Je me sentais incapable de les accompagner ? comme si quitter notre colline ensoleillée pour descendre en ville eût été un acte de suicide spirituel. Je ressentais en moi un besoin d'inspiration et d'ouverture.
Je laissai donc ma femme et mes enfants et partis me promener sur la colline avec mon chien. (...) Je marchais depuis plus d'une heure, quand je ressentis tout à coup la merveilleuse sensation d'être au paradis. J'éprouvais un profond sentiment de paix, de joie et une intense sérénité, accompagné d'une sensation d'être enveloppé dans un halo de lumière, qui me traversait le corps. »
Pour John Trevor, l'auteur de ces lignes, ce moment de grâce s'apparente à une véritable extase religieuse. Il en fait un des passages clés de son autobiographie, My Quest for God, publiée en 1897.
Ce passage a été reproduit par William James dans The Variety of Religious Experience. Dans ce livre pionnier, le psychologue américain cherche à appréhender la psychologie du croyant. Trois idées phare guident son analyse.
Première idée : la religion est avant tout une expérience et non un dogme. Les Eglises tendent à « routiniser » les croyances religieuses à travers des formes d'expression très codifiées : catéchisme, dogme, rites. Or, selon W. James, l'essence de la religion réside d'abord dans l'expression d'une ferveur personnelle. C'est pourquoi il va s'intéresser particulièrement aux convertis, aux mystiques, aux ascètes, extatiques, et autres « born again » qui expriment une foi ardente et spontanée. Ces croyants n'adhèrent pas à la religion par simple conformisme, ils ont connu une véritable illumination intérieure. Une partie du livre relate des témoignages de convertis. Deuxième idée-force : ces expériences religieuses sont multiples. Pour certains, la ferveur religieuse apporte un réconfort moral, pour d'autres, elle correspond à une expérience mystique, d'autres encore y trouvent des modèles de conduite à travers la vie des saints, pour certains enfin, la religion constitue une véritable thérapie. Les défis personnels étant différents d'un individu à l'autre, les solutions le sont aussi. D'où la variété des expériences religieuses et la diversité des cultes (n'oublions que nous sommes aux Etats-Unis, qui sont marqués par la diversité des religions et des sectes).
Enfin, troisième thèse défendue par W. James, les croyances religieuses ne doivent pas être opposées à la science. Les réduire à des illusions ou à des superstitions ne permet pas de comprendre quel rôle leur est dévolu par les croyants. Les croyances religieuses ne se situent pas dans le registre du vrai ou du faux : elles sont d'abord utiles, accompagnant les croyants et les aidant à surmonter les épreuves de la vie
Une des questions que se posait W. James concerne le lien entre religion et bien-être. Pour lui, il ne faisait pas de doute qu'une de ses fonctions majeures est d'apporter paix et sérénité face aux épreuves de la vie. Dans son sillage se sont développées nombre de recherches sur la question de ce lien. Dans l'ensemble, les enquêtes statistiques semblent confirmer que la religion favorise le bien-être. Par exemple, une grande étude portant sur plus de 160 000 Européens montre que parmi les pratiquants qui vont à la messe toutes les semaines, 85 % se déclarent « très satisfaits » de la vie, alors que ce pourcentage tombe à 77 % parmi ceux qui ne vont jamais à l'église. Comment expliquer ce lien entre bien-être et religion ? Les psychologues avancent trois types de facteurs.
? Le support social : l'adhésion religieuse n'est pas qu'un phénomène de croyance individuelle, mais implique aussi l'intégration à des groupes de croyants et pratiquants qui apportent un soutien psychologique et social.
? Un sens à sa vie : le bonheur et le bien-être augmentent quand notre vie possède un sens, une finalité, une raison d'être. Beaucoup de gens trouvent cela dans la religion.
? Les expériences religieuses : la religion offre aussi des expériences émotionnelles ? par exemple, le sentiment d'être en communication avec Dieu ? qui apportent à l'individu un vif sentiment de plaisir et de valeur personnelle.
Est-ce à dire que les mystiques qui, comme J. Trevor, ont vécu une « illumination » sont plus heureux que les autres ? C'est loin d'être le cas. Michael Argyle, un des grands noms de la psychologie de la religion, a mené une enquête auprès de personnes définies comme mystiques. Celle-ci montre que, sur le nombre, la corrélation entre mysticisme et bonheur est plutôt négative (M. Argyle et P. Hills, « Religious experiences and their relations with happiness and personality », The International Journal for the Psychology of Religion, vol. X, 2000). Une des raisons avancée : les grands mystiques seraient, en règle générale, des solitaires coupés des relations sociales, donc privés du support social dont bénéficient les autres croyants intégrés dans des groupes religieux.
Car la vie de mystique n'est pas de tout repos. Ils sont de presque toutes les religions, sociétés et périodes de l'histoire. Moine chrétien, yogi ou soufi, le mystique est souvent un « renonçant » qui s'est mis à l'écart du monde pour vivre sa foi de façon exclusive, s'imposant des privations et entretenant une relation particulière avec Dieu ou les esprits. Il vise un état particulier de conscience ? extase mystique ? au terme d'un chemin initiatique semé d'exercices spirituels (voir les exercices spirituels de saint François d'Assise).
Deux grands profils typiques sont à distinguer. D'abord une mystique que l'on peut qualifier de « spirituelle et métaphysique », celle des soufis en islam, des moines bouddhistes, des pratiquants des mystiques chrétiennes*, ou encore des yogis. Ces mystiques sont en quête d'une forme d'extase marquée par le sentiment d'abolition du moi, de participation au cosmos. Ce moment d'intense bonheur est souvent identifié à un type de connaissance nouveau, une « intelligence supérieure », non exprimable en mots.
Cet état correspond à ce que Romain Rolland nommait le « sentiment océanique » (voir l'encadré ci-dessus). L'écrivain pensait que le sentiment océanique caractéristique de l'extase spiritualiste correspond à un éveil de la conscience. Pour Sigmund Freud, sceptique et athée, il s'agit d'une régression archaïque narcissique (stade où l'enfant est en fusion avec sa mère). Des psychologues ont tenté de cerner précisément le phénomène psychique. Ralph W. Hood, en 1975, a ainsi établi une échelle du mysticisme (en huit niveaux) à partir de témoignages recueillis, et des recherches neurologiques se sont efforcées de saisir les modifications cérébrales induites par l'état d'extase. On retrouve cette expérience assez courante dans les pratiques de méditation et relaxation. Selon Herbert Benson, psychologue à Harvard, 25 % des sujets participant aux séances de relaxation (fondées sur des exercices de respiration profonde et de vide de la pensée obtenu par la concentration sur un mot ? « paix » ? ou une image ? un cercle) qu'il organise déclarent éprouver des expériences « spirituelles » (Timeless Healing. The power and biology of belief, Scribner, 1996).
L'autre grand profil du mystique est le « visionnaire ». Son contact avec l'esprit est nettement moins abstrait et désincarné que dans le modèle précédent. Le visionnaire entretient avec Dieu ou les esprits un rapport très personnel : Dieu, Jésus, Marie, les anges ou n'importe quelle autre divinité lui parlent ? il entend leur voix ? ou lui apparaissent sous forme humaine. C'est le cas de sainte Thérèse d'Avila (1515-1582) et de ses visions, particulièrement celle de 1560 où elle rencontre un ange qui lui transperce le cœur avec un dard en or (immortalisée par la statue de Bernin). Hildegarde de Bingen (1098-1179), autre grande mystique visionnaire, est depuis l'enfance sujette à des visions cosmologiques : elle voyage dans les sphères célestes et assiste au concert des anges.
Alors que dans le sentiment océanique, le moi se dissout dans un grand tout cosmique, le moi du mystique visionnaire est au contraire surdimensionné. Il se sent un élu, un messie, Dieu l'a choisi et vient lui parler.
Le mysticisme visionnaire a lui aussi donné lieu à de nombreuses interprétations, surtout de nature psychiatrique. Lorsque l'on prétend avoir des visions, entendre des voix, que Dieu vous ordonne d'exécuter prières, sacrifices et rites de mortification, comment ne pas songer aux délires des psychotiques ? Les psychiatres savent bien que la schizophrénie se manifeste parfois par des « délires mystiques ». Ainsi le cas de ce jeune homme de 20 ans retrouvé nu sur l'autoroute au mois de janvier, qui déclare aux pompiers venus le récupérer : « Dieu m'a confié la vie de tous les automobilistes qui circulent sur cette autoroute ; si vous ne me laissez pas finir ma mission, il y aura des morts (2). » Dans la littérature psychiatrique, le cas le plus célèbre de délire religieux, qui depuis S. Freud a fait l'objet d'une avalanche d'études, est celui de Daniel Paul Schreber. Ce magistrat, président de la cour d'appel de Dresde, souffrait d'une forme de paranoïa délirante, Dans Mémoires d'un névropathe, il raconte l'évolution de son trouble. Dans une première phase, il pense qu'on veut l'émasculer pour le transformer en femme. Puis son délire deviendra religieux : Dieu Lui-même intervient dans sa vie par l'intermédiaire de ses « nerfs ». Il l'a élu, désire le posséder et veut s'accoupler avec lui.
Certaines expériences mystiques pourraient aussi s'expliquer chez des sujets bien portants par des « états de conscience altérée ». Les exercices spirituels que s'imposent les mystiques sont fondés sur des privations, mortifications, jeûnes, isolements susceptibles de provoquer des hallucinations et des visions comparables à celles obtenues sous hallucinogènes. Depuis les années 1960, une abondante littérature existe sur les liens entre transe, hallucinogènes et état de conscience modifiée.
Dans la plupart des religions, les cultes comportent des composantes thérapeutiques. Dans les sociétés traditionnelles, on va voir le chaman, ou « medecine man », pour soigner toute sorte de troubles (3). Dans les religions antiques, on faisait des sacrifices aux dieux dans l'espoir d'une guérison. Dans la plupart des grandes religions actuelles, on attend des prières, pèlerinages ou sacrifices qu'ils aident à la guérison.
Certains cultes, comme l'antoinisme, implanté en Belgique et en France depuis le début du XXe siècle, sont spécialisés dans la guérison (6). Aujourd'hui, on assiste à un renouveau de ces cultes, notamment avec le pentecôtisme qui se répand aux Etats-Unis, en Amérique latine ou en Afrique (5). Aux Etats-Unis, les thérapies alternatives et les médecines douces comporte une forte composante religieuse et mystique (6).
La religion soigne-t-elle vraiment ? Les études sur son efficacité donnent des résultats controversés (voir l'encadré p. 56). Lorsque cela marche, les croyants pensent que le miracle a opéré, les sceptiques invoquent des coïncidences, l'effet placebo ou l'efficacité symbolique. Les études sur les cultes de guérison montrent que les médecines spirituelles ne visent pas forcément à obtenir un bénéfice réel sur la santé. Leur succès tient surtout au soutien moral et social non négligeable qu'elles apportent au malade. Dans les pays où les structures de soin sont défaillantes, on comprend que les pauvres se tournent vers les prêtres-médecins qu'offrent les religions traditionnelles.
Enfin, les liens entre la psychologie et les religions montrent, eux aussi, que la religion sert à vivre et non à mourir.
Ce livre est issu d'une série de conférences données en 1901-1902 à l'université d'Édimbourg (Écosse).
Cité par S. Haouzir et A. Bernoussi, Les Schizophrénies, Armand Colin, 2005.
Troubles que l'on qualifierait chez nous de mentaux ou d'organiques.
R. Dericquebourg, Religions de guérison, Cerf, 1988.
A.M. Corten, « La montée en puissance des cultes de guérison », in L. Testot et J.-F. Dortier (dir.), La Religion, unité et diversité, éd. Sciences Humaines, 2005.
C. Bergé, Héros de la guérison. Thérapies alternatives aux États-Unis, Les Empêcheurs de penser en rond, 2005
C'est à la fin des années 1920, lors d'une correspondance échangée avec Sigmund Freud, que l'écrivain Romand Rolland évoque pour la première fois le sentiment océanique. La discussion porte en fait sur le sentiment religieux. S. Freud vient de publier L'Avenir d'une illusion dans lequel il analyse la religion comme une forme de régression de l'adulte vers les émotions de l'enfance. La soumission des hommes vis-à-vis de Dieu est comme celle du petit enfant qui éprouve le dénuement et la fragilité. Face aux épreuves de la vie, celui-ci en appelle à une figure paternelle idéale ? Dieu ? censée lui apporter protection et soutien.
R. Rolland, esprit mystique tourné vers la spiritualité orientale, refuse de réduire la religion à une régression psychologique. Il évoque un autre état de conscience : le « sentiment océanique », impression étrange de fusion avec le cosmos, où la conscience se dissout dans un grand tout.
Ce sentiment océanique a été décrit par de nombreux mystiques qui ont fait des expériences similaires, qu'elles soient religieuse ou profanes. Mais c'est à la religiosité indienne que le sentiment océanique est souvent assimilé. R. Rolland s'intéressait d'ailleurs beaucoup à la mystique indienne. L'Inde a exercé une fascination sur bon nombre d'Occidentaux, séduits par sa spiritualité. Avec la vogue New Age, beaucoup vont partir en Inde pour espérer y faire l'expérience ? pratique mystique et drogue aidant ? de ce sentiment océanique.
Les neurosciences ont tenté de voir si l'expérimentation du sentiment océanique est associée à un état particulier du cerveau. Andrew Newberg et Eugene d'Aquili, de l'université de Pennsylvanie, ont scanné le cerveau des pratiquants de la Méditation transcendantale, qui savent induire leur état unitaire. Il apparaît que ce sentiment océanique est associé à une chute d'activité d'une zone du néocortex pariétal. Or cette aire cérébrale qui entre en sommeil est l'aire associative responsable de l'orientation dans l'espace et de la position par rapport à l'environnement. L'inhibition de cette zone entraînerait donc une sorte de sentiment d'indifférenciation entre le soi et le non-soi.
Beaucoup d'études empiriques sur les liens entre religions et santé semble confirmer l'idée que les pratiques de prières et rituels religieux ont des bénéfices sur la santé des pratiquants. Dans Psychologie et religion (2000), le psychologue Michael Argyle passait en revue de nombreuses études sur le sujet, qui montent qu'en règle générale, la religion aide les gens à mieux affronter le stress et les troubles organiques. Pour un croyant, l'effet bénéfique n'est pas dû à un simple effet psychosomatique mais à l'efficacité réelle de la prière. Pour en avoir le cœur net, le professeur Herbert Benson et son équipe ont mené une enquête inédite qui semble infirmer le lien généralement établi entre prière et la santé.
Cette enquête n'est pas la première du genre, mais la première qui port sur une échantillon aussi nombreux : 3 000 malades venant de subir une intervention cardiaque. Certains d'entre eux étaient soutenus par des groupes de prière et le savaient, d'autres étaient ou non soutenus par des prières, mais sans le savoir. Les chercheurs avaient demandé à des groupes de « chrétiens » (intercessory prayer) de prier pour certains malades dont on donnait le nom. Résultat : la prière n'a pas eu d'effet sur les personnes qui ne savaient pas si on priait ou non pour elle. Quant au groupe qui savait que l'on priait pour lui, il a vu les complications cardiaques augmenter de 14 %, principalement des anomalies du rythme cardiaque ! Les chercheurs suggèrent que cela est peut-être dû à l'anxiété de se savoir l'objet de tant d'attention...
L'approche phénoménologique de la religion postule l'unité fondamentale du phénomène religieux. Par-delà l'histoire et la diversité de ses manifestations concrètes, il existerait une essence unique de la religion. Telle est la thèse de l'Homo religiosus, défendue par Rudolf Otto (et dans la même veine par Gergardus van der Leeuw, Mircea Eliade, Julien Riès). L'unité du phénomène religieux s'exprimerait à travers la croyance en l'existence d'un monde invisible, transcendant et sacré, peuplé d'esprits ou de dieux auxquels les hommes vouent depuis toujours un même type de culte.
Sigmund Freud a consacré de nombreux textes à, et proposé plusieurs lectures de, la religion. Dans Totem et Tabou, il voit la religion comme l'expression d'un sentiment de culpabilité vis-à-vis du Père et comme l'origine des interdits (sexuels et alimentaires). Dans L'Avenir d'une illusion, il analyse la religion comme une forme de régression de l'adulte vers les émotions de l'enfance. La soumission des hommes vis-à-vis de Dieu est comme celle du petit enfant vis-à-vis de ses parents. Face aux épreuves de la vie, il se sent démuni et en appelle à une figure paternelle idéale, censée lui apporter soutien et affection.
Pour le père de la psychologie américaine, la religion s'exprime par des expériences psychologiques avant d'être une croyance ou un dogme. Ses expériences sont variées, ce qui explique la diversité des attitudes dans les religions. La religion n'est ni vraie, ni fausse, elle est d'abord utile pour affronter les problèmes de la vie.
La psychologie évolutionniste soutient que la croyance religieuse est un « phénomène naturel », lié à une certaine configuration de l'esprit humain. La croyance dans les esprits est universelle et le monde des dieux et des esprits se ressemble d'une religion à l'autre. Ces croyances proviendraient de l'activation de modules mentaux innés qui nous font attribuer des intentions cachées aux phénomènes naturels.
Michael Argyle, professeur à Oxford, fut l'un des spécialistes mondiaux de la psychologie sociale des religions. Ses travaux ont porté surtout sur les liens entre religion, bien-être et santé. Ainsi dans une enquête menée en 2000, auprès de personnes définies comme mystiques, qui a révélé une corrélation négative entre mysticisme et bonheur. Une des raisons est peut-être que les mystiques sont, en règle générale, des personnes solitaires, coupées des relations sociales. Ils sont donc privés du support social dont bénéficient les autres types de croyants intégrés dans des groupes religieux.
Des courants mystiques sont apparus dans toutes les grandes religions - judaïsme, islam, hindouisme, bouddhisme, etc. La mystique chrétienne a pris corps à partir du iiie siècle avec les pères de l'Eglise, puis s'est développée au sein des monastères. Le mysticisme est particulièrement lié aux ordres monastiques, mais aussi à des mouvements semi-religieux comme celui des béguines.
Un phénomène notable de ce mysticisme chrétien est la place importante qu'y tiennent les femmes. Des grandes poétesses visionnaires du Moyen Age (Hildegarde de Bingen, Julienne de Norwich, Catherine de Sienne) aux mystiques « hystériques » des xixe et xxe siècles (Thérèse de Lisieux, Bernadette Soubiroux) en passant par la plus connue de toutes, Thérèse d'Avila, religieuse visionnaire, réformatrice du Carmel et auteure du célèbre Château intérieur, un des monuments de la littérature mystique chrétienne.
La mystique féminine chrétienne se scinde en deux au Moyen Age. Il apparaît ainsi, aux Pays-Bas et dans la vallée du Rhin, une mystique du Nord, « spéculative », très intellectualisée, centrée vers la contemplation, la communion avec un Dieu intemporel et éthéré. Elle prend des formes poétiques et métaphysiques. La mystique du Sud (Italie, Espagne) est une « mystique nuptiale », centrée sur le « mariage » avec le Christ.
Les analyses de Sigmund Freud sur la religion sont à la fois précises et diversifiées. Elles s'étendent sur presque toute son œuvre, des années 1909 à ses derniers écrits en 1938-1939. Freud fait partie des nombreux Juifs non religieux mais attachés à leur culture, cosmopolites et très bien intégrés à la société viennoise même s'il leur arrive de souffrir de l'antisémitisme. Freud fit activement partie d'une association juive non confessionnelle, les B'naï Brith, de 1897 à 1907 et resta en lien avec elle jusqu'en 1926.
Dans la pensée freudienne, culture grecque classique et culture biblique coexistent. C'est dans la tragédie grecque que Freud puise sa référence à œdipe, mais son intérêt pour Le Moïse de Michel-Ange (1914) s'enracine aussi dans sa fascination pour le personnage biblique. Deux figures bibliques sont en effet fréquemment sources d'identification pour Freud. Il y a d'abord Moïse, prophète et chef du peuple, à qui Dieu a confié les tables de la Loi ; l'autre figure est celle de Joseph : sacrifié par ses frères, il est emmené en Egypte où la femme de Putiphar, conseiller de Pharaon, éprise en vain de lui, suscite son emprisonnement dont le sauve son talent de déchiffreur de songes.
Freud enfant eut une nourrice, sa « nania », catholique très pieuse. Il fut circoncis en 1866, apprit l'hébreu ; sa famille, peu pratiquante, respectait les grandes fêtes juives. Adulte, il reçut de son père une Bible illustrée, de Philipsson, qu'il conserva toute sa vie. Yosef Hayim Yerushalmi et d'autres auteurs ont pu établir sa très bonne connaissance des écrits bibliques. Il n'est pas difficile non plus de montrer comment la pensée et l'écriture freudiennes, dès L'Interprétation des rêves (1900), héritent aussi de la tradition juive du commentaire, toujours à la fois très ancrée dans la lettre du texte et très libre dans son interprétation.
Les premières réflexions freudiennes sur la religion partent des ressemblances entre symptômes névrotiques et pratiques religieuses. Freud les compare aussi à ce qu'il croit pouvoir reconstituer de l'enfance des peuples, conçue comme analogue à l'enfance des individus. Ce travail aboutit en 1913 aux quatre essais qui constituent une œuvre majeure : Totem et Tabou, première grande synthèse sur la fonction de la religion en même temps qu'une interprétation des origines de la civilisation.
L'objectif de cet essai est de rendre compte des interdits de l'inceste et du meurtre, de la constitution du lien social, de la culpabilité. Les faits sur lesquels Freud réfléchit sont de deux ordres : comment comprendre les interdits si rigides des sociétés primitives ? Comment rendre compte de l'attitude si particulière des sociétés traditionnelles vis-à-vis de l'animal totem, pour lequel coexistent, selon les moments et les personnes, des prescriptions interdisant de le chasser et de s'en nourrir et des prescriptions exigeant d'en faire une nourriture privilégiée ?
L'œuvre s'organise en quatre textes : le premier, centré sur l'horreur de l'inceste, s'attache aux raisons psychiques de l'évitement de l'inceste ; le deuxième décrit les tabous, interdictions anciennes portant sur les désirs les plus intenses et suscitant une fascination marquée par une forte ambivalence ; le troisième essai part de la caractérisation de l'animisme, croyance au caractère animé de la nature (toute réalité comporte une âme), mais s'attache surtout à la croyance en la toute-puissance des pensées qui se retrouve aussi dans la magie comme dans le fonctionnement psychique de la névrose obsessionnelle. Considérations actuelles sur la guerre et la mort (1915) y reviendra à propos de la croyance aux esprits comme réaction devant la mort. Le dernier texte s'attache au totémisme, dont Freud recherche les origines, ce qui l'amène au mythe de la horde originaire et du meurtre du père.
Horde inorganisée, l'humanité naissante serait donc soumise à la domination du plus fort, le chef de la horde, qui n'aurait nulle raison de partager ni son pouvoir ni les femelles. Mais la tyrannie du chef suscite la haine chez ses fils qui finissent par le mettre à mort. Or le meurtre n'est pas aussi libérateur qu'on pouvait le souhaiter : loin d'aboutir à un déploiement sans frein des pulsions, il suscite à la fois culpabilité et alliance. Culpabilité car le chef, une fois mort, n'est plus craint ni haï, mais admiré et révéré du fait même de sa force. Alliance car, se rejoignant dans cette culpabilité, aucun des fils ne peut prendre la place du père : ils ne peuvent que s'allier pour s'interdire mutuellement le pur rapport de force. Le lien social repose ainsi sur l'alliance entre les frères coupables : il s'enracine dans l'homosexualité latente (et non agie), mais aussi dans la culpabilité ? seule limitation interne susceptible de freiner l'appétit pulsionnel de pouvoir et de jouissance ?, pour créer des rapports sociaux dans lesquels la personne et les droits de l'autre sont pris en compte.
Dans la fin de son texte, Freud soutient mordicus la réalité logique de ce meurtre imaginaire, et maintiendra toute sa vie cette position. Tout au plus concède-t-il parfois que ce furent peut-être de multiples situations de ce type, des chefs de horde mis à mort, qui firent entrer dans l'humanité cette structuration universelle, sans qu'on puisse remonter à un événement unique. Par ailleurs, il repère dans les religions monothéistes ultérieures, en particulier le christianisme, la permanence de cette structure fondée sur le meurtre (du Fils cette fois, par déplacement) et le repas totémique (l'Eucharistie).
Après s'être intéressé aux formes primitives de la religion dans Totem et Tabou, la réflexion de Freud va se porter sur ses formes contemporaines, notamment par l'analyse de ses rites et croyances. Dès 1907, dans son article « Actions compulsionnelles et exercices religieux », Freud opérait un rapprochement entre les rites religieux et les rituels privés de la névrose obsessionnelle. Si l'on admet que les rituels visent à protéger de l'angoisse, il faut attribuer la même fonction aux rites religieux. Eux aussi ont pour base la répression, le renoncement à certaines forces pulsionnelles ; elles mettent aussi en œuvre la culpabilité et l'angoisse d'une attente de châtiment, y compris devant une tentation non assouvie. De ce point de vue, on peut donc considérer que les religions épargnent à bien des individus la nécessité de se construire une névrose particulière, dans la mesure où leurs rites collectifs parviennent à contenir l'angoisse des croyants.
Les rituels religieux apaisent donc l'angoisse, en même temps qu'ils l'entretiennent ; de même, ils reposent sur des croyances qui ont une fonction de réassurance ; l'analogie cette fois n'est plus la névrose obsessionnelle, mais l'hallucination. Dans L'Avenir d'une illusion, publié en 1927, Freud montre qu'il existe un lien entre les monothéismes et le maintien à l'âge adulte d'une protection paternelle : le Dieu tout-puissant des monothéismes joue à l'égard des croyants le même rôle protecteur que le père à l'égard de ses enfants ? à la condition de satisfaire les exigences de ce père par l'observance des exigences morales. Deux ans plus tard, dans Malaise dans la culture (1929), Freud aborde un nouvel aspect du sentiment religieux. Dans une correspondance avec Romain Rolland, qui refusait de réduire le sentiment religieux à une régression vers l'enfance, ce dernier évoquait un « sentiment océanique » ? état de conscience particulier ou l'esprit éprouve un sentiment de fusion avec le cosmos, où la conscience se dissout dans un grand tout. Dans Malaise dans la culture, Freud se réfère à ce sentiment océanique qui ne serait que secondairement canalisé dans des systèmes religieux.
La religion est donc pour Freud au fondement de la civilisation et du renoncement pulsionnel exigé par la culture. Mais comment comprendre que dans les sociétés modernes, la force de cette « illusion » persiste ? Telle est la question posée dans L'Avenir d'une illusion. Mais pour comprendre la position de Freud, il convient d'abord de montrer comment sa critique s'enracine dans son approche rationaliste.
A plusieurs reprises, Freud indique qu'on ne peut interdire à la pensée scientifique de s'interroger sur le religieux. Par ailleurs, la religion prétend donner des réponses à des questions qui angoissent les hommes. Sur ce point, la science ne peut en revanche pas se substituer à la religion car elle ne vise pas à répondre aux angoisses des hommes. Le point de vue freudien est donc d'abord celui d'un scientifique rationaliste.
Mais à la différence de la plupart des rationalistes, il ne néglige pas la force des idées religieuses. En 1921, dans Psychologie des foules et analyse du moi, puis en 1927 dans L'Avenir d'une illusion, Freud soulignait combien les idéaux religieux resserrent le lien social et participent à la constitution d'une communauté (tout en excluant violemment qui ne partage pas ces idéaux).
La religion est pour Freud une illusion. Cela ne veut pas d'abord dire qu'elle est fausse : mais elle obéit à une logique de désir et non à une logique de vérité. La petite secrétaire qui rêve d'épouser le grand patron est prise dans une illusion, même s'il peut arriver exceptionnellement qu'un patron épouse une petite employée. Le problème du désir religieux n'est pas tant qu'il ne se réalise pas, mais qu'il congédie les critères de vérité au profit d'une croyance collective (donc non délirante) qui satisfait le désir.
La raison principale qui pousse Freud à refuser la foi religieuse est en effet que le dogme instaure chez les croyants l'interdit du doute et, plus largement, fait reposer l'expérience religieuse sur un interdit de penser tout ce qui pourrait remettre en cause la conviction partagée par le groupe. Ainsi la foi devient-elle un empêchement à la pensée libre, personnelle et critique, et maintient les individus dans les illusions infantiles qui satisfont leurs besoins névrotiques.
Il reste que lorsque la croyance religieuse recule, sa force de conviction qui faisait accepter les renoncements pulsionnels s'affaiblit et il n'est pas sûr que les individus continuent à accepter les interdits nécessaires, ceux du meurtre et de l'inceste ? d'autant que notre culture a connu une inflation des interdits (monogamie, fidélité, chasteté de l'adolescente, etc.). Il serait donc essentiel de montrer rationnellement aux individus pourquoi les interdits sont nécessaires. Mais comment susciter la force affective, l'illusion elle-même nécessaire à une force de conviction qui entraîne le désir ? L'illusion rationnelle de la science se nourrit d'espoir, mais rectifie sans cesse ses hypothèses. Est-ce transposable à l'échelle de la société entière et de l'éducation de tous ses membres ? C'est sur de telles questions que se clôt L'Avenir d'une illusion.
L'analyse de l'illusion religieuse est reprise deux ans plus tard dans Malaise dans la culture sous un nouvel angle : celui du précepte religieux de l'amour du prochain. Selon Freud, cet idéal est à la fois illusoire et démenti par les faits. Ne pouvant se réaliser complètement, l'impératif moral d'amour du prochain ne peut conduire qu'au découragement ou à l'imposture. Il y a donc dans l'illusion religieuse un désir utopique (comme le monde serait magnifique si tout le monde s'aimait) qui conduit donc, dans la vie quotidienne, à des impasses.
Jusqu'à la fin de sa vie, Freud aura été hanté par la question religieuse. En 1938, après bien des hésitations, il se décide à publier ses réflexions sur Moïse. Moïse et la religion monothéiste comporte une thèse audacieuse : celle de l'existence de deux Moïse, l'un égyptien ? héritier du monothéisme d'un ancien pharaon, Akhénaton (personnage qu'avait étudié le psychanalyste Karl Abraham) ? qui fut tué, et le second guidant le peuple au désert et lui transmettant la Loi divine. Ainsi le mythe du meurtre originaire se retrouverait-il aussi dans le judaïsme.
D'un point de vue clinique, cet ouvrage fourmille de réflexions essentielles sur la notion de traumatisme et sur le devenir des traumatismes. Mais en même temps, il tente d'apporter une réponse à la question en suspens de la puissance des idées religieuses. C'est parce qu'il resurgit après avoir été refoulé, avec toute la force des phénomènes psychiques internes, que le monothéisme juif ? et plus largement l'appartenance juive ? se révèle si tenace, comme indéracinable au-delà même de la notion de croyance. Et c'est parce que sa tradition comportait l'interdit des images que la pensée juive se spiritualise sans s'enliser dans des symbolisations plus matérielles et figuratives comme la communion chrétienne ou le culte catholique. Freud parvient ainsi à unifier sa réflexion sur les religions, caractérisées par leur façon de traiter la culpabilité, de Totem et Tabou au judaïsme, religion du Père, et au christianisme, religion du Fils. Enracinée dans le traumatisme du meurtre du père, refoulée puis faisant retour de l'intérieur, l'expérience religieuse déploie toute sa puissance d'illusion, mais aussi de frein à la violence pulsionnelle, au risque de l'enfermement dans le rituel et l'interdit de penser, mais avec toute la puissance affective de l'expérience infantile.
Notons enfin que si Freud n'a jamais à proprement parler écrit sur la mystique, une note de 1938, reprise dans le deuxième tome de Résultats, idées, problèmes, indique la ligne de sa réflexion : « Mystique, l'obscure autoperception du royaume extérieur au moi, au ça. » Sans doute cette notation permet-elle d'entrevoir comment Freud se propose finalement d'interpréter le « sentiment océanique » dont lui avait parlé R. Rolland et qui, avouait-il, restait étranger à son expérience. A la fois diverse et unifiée, la réflexion freudienne sur la religion est rationaliste, mais c'est surtout celle d'un psychanalyste, qui est d'abord intéressé par les fonctionnements psychiques mis en oeuvre. Parti d'une quête de l'origine et d'une méthode comparatiste qui l'amène à la construction d'un mythe originaire, il en vient à une réflexion sur l'expérience religieuse comme logique du désir, donc comme illusion dont il montre à la fois la force et les impasses. La position rationnelle apparaît alors comme un dépassement de l'infantile (qui inconsciemment nous habite toujours) par la pensée critique.
Le père de la psychanalyse
Né en 1856 À Freiberg, en Moravie, Sigmund Freud a 3 ans lorsque sa famille s'installe à Vienne. Après des études de médecine, il s'oriente vers la recherche en neurologie et en psychiatrie. En 1885-1886, il vient étudier à la Salpêtrière à Paris, où Jean Martin Charcot mène de célèbres recherches sur l'hystérie. En 1889, il renonce à la technique de l'hypnose au profit de la « cure par la parole », mise au point par Joseph Breuer, avec lequel il publie des Etudes sur l'hystérie (1895). En 1899, il fait paraître L'Interprétation des rêves, qui signe la naissance de la psychanalyse. Les thèses freudiennes connaissent alors un formidable essor. Adulée ou honnie, la psychanalyse, dès les années 1920, est devenue une théorie incontournable du psychisme humain. Sous le régime hitlérien, S. Freud s'exile à Londres où il meurt le 23 septembre 1939 d'un cancer.
Ses principaux textes sur la religion :
? Actions compulsionnelles et exercices religieux (1907).
- « Grande est la Diane des Ephésiens » (1911).
- Totem et Tabou (1913).
- Considérations actuelles sur la guerre et la mort (1915).
- Psychologie des foules et Analyse du moi (1921).
- L'Avenir d'une illusion (1927).
- Le Malaise dans la culture (1929).
- Moïse et la religion monothéiste (1938).
En 1912, Sigmund Freud publie Totem et Tabou. Le père de la psychanalyse prétend ni plus ni moins élucider les origines de l'humanité à travers le récit d'une grande « scène primitive » : le meurtre primitif du père comme acte fondateur de la société.
Freud s'appuie tout d'abord sur la thèse de Charles Darwin selon laquelle les premiers groupes d'« humanoïdes » vivaient en hordes sous la domination d'un mâle tout-puissant qui s'appropriait les femmes du groupe et en excluait les autres mâles. La société des origines aurait donc été dominée par « un père violent, jaloux, qui garde toutes les femelles pour lui et chasse les fils qui arrivent à l'âge adulte ».
Cette domination va conduire, selon Freud, à un horrible « drame primordial » : le parricide. Les jeunes mâles vont s'allier entre eux pour tuer leur père. Une fois leur meurtre accompli, ivres de joie, les fils vont le dévorer pour s'approprier sa force. Le repas, qui célèbre les cérémonies totémiques et qui consiste à sacrifier un animal (le représentant du groupe), ne serait qu'une répétition de ce cannibalisme originel.
Par la suite, les fils assassins vont se rendre compte de l'horreur de leur crime. Le meurtre du père, pense Freud, sera source d'un lourd sentiment de culpabilité. Pour se racheter, les frères vont désormais vouer un culte à celui qu'ils ont assassiné.
Avec sa théorie du meurtre primitif, Freud pense également résoudre les origines de la prohibition de l'inceste. En effet, l'interdit de l'inceste peut également s'expliquer ainsi : ayant tué le père afin de prendre les femmes du groupe, les hommes vont s'interdire justement toute relation sexuelle avec celles-ci. Désormais, les femmes du clan seront sexuellement taboues.
Totem et Tabou est un texte extraordinaire. Sur le plan théorique, il propose une trame unique et fondatrice qui explique tout à la fois la naissance de la civilisation, de l'interdit de l'inceste, et la religion avec tout ce qui lui est associé : totem, sacrifice, culte des ancêtres... Il a pour vocation de rendre compte des origines de plusieurs phénomènes sociaux majeurs en un récit unique. Sur le plan dramatique, c'est le récit d'une tragédie fabuleuse : le meurtre du père, la prise du pouvoir par les fils, la culpabilité, la fondation d'une nouvelle société basée sur l'association des frères et le culte de l'Ancêtre. Un scénario, auquel les anthropologues et les psychanalystes eux-mêmes accordent aujourd'hui peu de crédit, mais qui est digne des grandes mythologies classiques... -
Par AFP, publié le 18/01/2009 à 14:09
GAZA - Des affrontements sporadiques ont éclaté dimanche entre des combattants palestiniens et l'armée israélienne quelques heures après l'entrée en vigueur du cessez-le feu unilatéral à Gaza, où une centaine de corps ont été découverts sous des décombres.
N.B:"je remplace la photo ds soldat iraelin par cette photo ds enfant de palastine"
Un dirigeant du Hamas, basé à Damas, Moussa Abou Marzouk, a annoncé dimanche un cessez-le-feu à Gaza et a demandé à Israël de retirer ses forces du territoire palestinien d'ici une semaine, dans une allocution diffusée par la télévision syrienne.
Sept roquettes ont été tirées contre le sud d'Israël depuis l'entrée en vigueur de la trêve à 00H00 GMT, entraînant une riposte de l'aviation. Le Hamas avait dit ne pas vouloir la respecter tant que des soldats israéliens resteraient dans la bande de Gaza.
Profitant de l'arrêt des bombardements, les services de secours palestiniens ont sillonné toute la matinée les ruines, découvrant une centaine de corps qui n'avaient pas pu être récupérés en raison des combats, a affirmé le chef des urgences Mouawiya Hassanein.
AFP/Mohammed Abed
Retour à Beit Lahia d'une Palestinienne le 18 janvier 2009
Après une nuit entièrement calme, la première en 22 jours d'offensive sans précédent, l'armée a lancé un raid aérien dimanche matin dans le nord de la bande de Gaza, blessant cinq personnes, en riposte aux tirs de cinq roquettes contre Sdérot qui n'ont pas fait de victimes, selon l'armée et une source médicale palestinienne.
A Beit Hanoun, dans le nord de la bande de Gaza, une enfant de huit ans a été tuée par des tirs israéliens. Dans le sud, près de Khan Younès, un jeune homme a été abattu par l'armée israélienne, selon une source médicale.
A Gaza-ville, les habitants se sont aventurés dans les rues pour juger de l'ampleur, immense, des dégâts. Il n'y a plus de maison ici. C'était chez moi", s'est lamenté Yahya Karim, devant les ruines de son domicile du quartier de Zeitoun. "Tout a été détruit". "Je demande à (Ehud) Olmert (le Premier ministre israélien): Pourquoi avez-vous détruit ma maison? Je ne suis pas Hamas. Je n'appartiens à aucun groupe politique. Je suis un civil. Je veux la paix", a-t-il lancé.
AFP/Mahmud Hams
Un Palestinien dans les décombres de Beit Lahia le 18 janvier 2009
Malgré les lourdes pertes palestiniennes, au moins 1.300 morts et 5.300 blessés selon un bilan du Dr Hassanein, des mosquées du Hamas ont clamé la "victoire". "Le mouvement islamiste Hamas félicite notre peuple pour leur victoire courageuse", ont lancé les hauts parleurs de la mosquée al-Kinz, où flottent au vent les drapeaux verts du mouvement islamiste.
L'armée israélienne a évalué à plus de 500 le nombre de combattants du Hamas tués. L'aviation a mené 2.500 raids tandis que les combattants palestiniens ont tiré 700 roquettes et obus de mortier vers le territoire israélien. Côté israélien, 10 militaires et trois civils ont péri durant la même période.
AFP/Ronen Zvulun
Réunion du cabinet israélien le 18 janvier 2009 à Jérusalem
A Jérusalem, M. Olmert a qualifié de "fragile" le cessez-le-feu unilatéral. Le Hamas "a prouvé encore une fois ce matin que le cessez-le-feu est fragile et qu'il doit être réévalué minute par minute", a affirmé M. Olmert. "Nous espérons qu'en fin de compte le feu cessera. S'il continue, Tsahal répliquera. Elle est préparée et déployée pour le faire", a-t-il dit.
La veille, le ministre de la Défense Ehud Barak avait averti qu'Israël, dont les troupes restent dans l'immédiat positionnées dans la bande de Gaza, reprendrait l'offensive et même l'intensifiera "si nécessaire".
De son côté, Benyamin Ben Eliezer, ministre des Infrastructures et membre du cabinet de sécurité a estimé qu'"il y aura sans doute quelques incidents isolés". "Cela prendra deux ou trois jours avant que cela s'arrête complètement, pour que le Hamas comprenne que nous sommes dans un nouveau scénario", a-t-il ajouté.
Depuis l'Egypte, le président palestinien Mahmoud Abbas a jugé "insuffisant" le cessez-le-feu.
AFP/Khaled Desouki
Drapeaux au vent le 18 janvier 2009 à Charm el-Cheikh
L'Egypte est l'hôte dimanche d'un mini-sommet international destiné à appeler à une trêve durable à Gaza et à sa reconstruction. Co-présidée par le président Hosni Moubarak et son homologue Nicolas Sarkozy, cette réunion se tient à Charm el-Cheikh, sur la mer Rouge, en présence du secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon.
M. Ban, en tournée régionale, a rencontré dimanche le président Bachar al-Assad qui a réclamé le retrait des forces israéliennes de Gaza et la levée du blocus. Les chefs d'Etat ou de gouvernement de l'Allemagne, de l'Espagne, de la France, du Royaume-Uni, de l'Italie, et la Turquie ainsi que de la Jordanie seront présents à Charm el-Cheikh. L'agence égyptienne Mena a rapporté que le sommet appelerait "à consolider le cessez-le-feu et continuer les efforts pour mettre en place les autres phases du plan égyptien" pour la bande de Gaza.
Outre M. Sarkozy, la chancellière allemande Angela Merkel, le chef du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero et le chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi ont annoncé qu'ils se rendraient ensuite en Israël. Depuis le début du conflit le 27 décembre, l'Egypte a mené une médiation pour tenter d'obtenir un cessez-le-feu négocié entre Israël et le Hamas, qui contrôle Gaza depuis son coup de force de juin 2007 contre Mahmoud Abbas.
L'Union européenne a appelé le Hamas à se joindre au cessez-le-feu d'Israël et l'Etat hébreu à rouvrir les points de passage vers Gaza, insistant sur la nécessité d'arriver à "une paix durable".
Washington s'est aussi félicité du cessez-le-feu tandis que la Grande-Bretagne a estimé qu'il allait causer "un immense soulagement". Le pape Benoît XVI a appelé lui à soutenir les efforts de ceux qui "tentent d'arrêter la tragédie". Les principaux journaux israéliens, les Maariv et Yédiot Aharonot, affichaient dimanche en "une" la même photo de tankistes sur leur char, levant les bras en signe de victoire.
C'est la première fois qu'Israël décrète un cessez-le-feu unilatéral à l'issue d'un conflit.

