17/01/2009 20:19 par juste-1980
La mal-vie des prisonniers
MOHAMED EL HAMRAOUI Le : 2004-10-30

Août 2008, un détenu s’est donné la mort à la prison d’Essaouira. Pour arriver à ses fins, ou plutôt à sa fin, il s’est pendu à l’aide d’un drap dans les sanitaires de la cellule qu’il partageait avec plusieurs autres détenus. C’est la méthode généralement utilisée par les prisonniers arrivés à bout de patience, témoigne un ex condamné à mort aujourd’hui gracié. Abdelaziz H. (51 ans) a rendu l’âme lors de son transport en direction de l’infirmerie. Le suicide de ce prisonnier, qui n’avait pourtant plus que trois jours à purger sur une peine de 3 mois est resté énigmatique. La situation est bien plus cruelle. Il est fait état de plusieurs cas de suicides chez les prisonniers qui n’arrivent plus à supporter la promiscuité et les conditions désastreuses de détention. Les seuls extras accordés sont ces paniers à provision rapportés par les familles et que l’on désigne communément par « Kouffa ». Parfois, en plus des victuailles, le couffin renferme des substances illicites comme du haschich ou les cartes de téléphone prépayé. Si la monnaie est interdite, les cigarettes sont par contre la devise intra muros. Tout se vend et s’achète par ce moyen.
SurpopulationEt pourtant, malgré le ravitaillement familial, le manque persiste d’où les récurrentes grèves de la faim dans les centres de détention. Statistiques: Entre 2002 et 2006 le nombre de ces grèves est passé de 534 à 3.474. Pourquoi un tel manque? Tout simplement parce que les prisons grouillent de monde. Cette surpopulation carcérale a atteint des limites incroyables dans plusieurs centres. Pour une capacité d’accueil de 84 personnes, la prison d’El Hoceima en abrite… 604 soit 7 fois plus. Un rapport du Conseil Consultatif des Droits de l’Homme (CCDH), publié en 2004 avait dévoilé pour la première fois de dramatiques proportions en milieu carcéral. La prison de Beni Mellal avait atteint les 442% de sa capacité d’accueil, celles de Laayoune, Berrechid et Kénitra atteignaient respectivement 407%, 320% et 270%.
Poursuivons cette tournée. A Laayoune, la prison noire mérite bien son nom. D’une capacité initiale de 50 personnes purgeant des peines inférieures à six mois, elle affiche aujourd’hui une capacité de 250 détenus mais en abrite réellement 700. A Tétouan, la prison de Bab Nouaider menace de tomber en ruine affirme un rapport de l’association des droits de l’Homme de Tétouan (réalisé en août 2008). Construite en 1930, la prison de Bab Nouiader est l’une des prisons les plus surpeuplées du Maroc. Elle est submergée aussi par la drogue, la corruption, les abus sexuels et la violence. Malgré sa faible capacité d’accueil elle reste le seul lieu de détention provisoire. Pire encore, la prise en charge médicale est défaillante. Selon une source médicale pénitentiaire, les maladies les plus répandues en prison sont les maladies mentales, suivies de près des maladies dermatologiques et respiratoires. Chaque année, 700 cas de tuberculose sont dépistés dans les prisons. Celles d’Ain Sbaa, de Salé et de Tanger en sont les plus atteintes. En 2006, 122 cas de décès ont été enregistrés dont 24 pour cause de maladies pulmonaires et 24 autres pour arrêt cardiaque. Six détenus ont succombé à des agressions. La dignité humaine est touchée au plus profond. On peut ainsi voir des détenus sans lits, couchant à même le sol. Dans des cas encore plus déconcertants, on en voit qui dorment dans les toilettes. Situation difficilement supportable. Pas pour tout le monde cela va soi. Les mieux nantis vivent correctement et parfois dans l’opulence. Ils ont les moyens de tout acheter, même un certain confort carcéral. Difficile avec ce tableau, d’espérer une bonne réinsertion des détenus. Selon Ahmed Habchi, président de l’association des amis des centres de réforme et de rééducation, « la surpopulation carcérale, empêche toute initiative de resocialisation des délinquants mineurs.
Certains refusent de rompre avec la délinquance. La majorité des récidivistes est issue de milieux où l’exclusion et la délinquance sont monnaie courante". Entre 30 à 40% seulement des détenus s’assagissent après leur séjour derrière les barreaux ». Autrement dit, la prison, en tant qu’institution de réinsertion échoue dans 60 à 70% des cas. Maigre performance. Toutefois, dans les cas de réussite, certains détenus apprennent un métier ou décrochent un diplôme universitaire. De ce fait, plusieurs métiers et formations sont dispensés au sein d’ateliers rattachés aux centres de l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT) les plus proches.
Formation pour la reinsertionSelon le ministère de l’emploi et de la formation professionnelle, 26.570 détenus bénéficieront d’une formation professionnelle entre 2008 et 2012 dont 2000 en mode de formation par apprentissage. La Fondation Mohammed VI joue également en faveur d’une réinsertion. Créée en 2002, cette association d’utilité publique, cible en premier lieu les mineurs auxquels elle apprend le sens des responsabilités envers la société, leurs familles et envers eux mêmes. Pour les plus coriaces, l’évasion reste l’objectif suprême. Certains y arrivent, d’autres pas. La fuite des neuf salafistes qui a défrayé la chronique est en quelques sortes l’arbre qui cache la forêt. Le 4 août dernier, trois détenus de la prison locale de Nador, avaient tenté de s’enfuir en attaquant leurs gardiens, ces derniers avaient réussi à mettre en échec la tentative de deux d’entre eux, alors que le 3e avait pu s’enfuir. La police de Nador l’arrêta peu de temps après au quartier Eggounaf au cours d’une opération de ratissage. La première semaine du mois de Ramadan, deux nouvelles évasions à Casablanca et Settat avaient été signalées. A la prison centrale de Kenitra, 28 détenus se sont évadés en 2005, 28 autres en 2006 et 23 en 2007.
Pour faire face à cette situation, le ministère de la Justice étudie plusieurs mesures, notamment la révision de la politique pénale, la construction de nouvelles prisons, l’acquisition d’appareils de surveillance développés, outre le recrutement de 6.000 gardiens à l’horizon 2012. 17 nouvelles prisons sont programmées, d’autre seront rénovées comme celles de Tanger, d’Assilah et de Marrakech. De l’aveu même du ministre de la Justice, la situation des prisons au Maroc a été influencée par un nouveau phénomène : la hausse du nombre des détenus liés aux réseaux mafieux de la drogue. Ces derniers utilisent leurs richesses pour faire leur propre loi à l’intérieur des prisons.
Le deuxième phénomène est lié à la hausse du nombre des détenus pour affaires de terrorisme. Ces deux catégories de prisonniers représentent à elles seules 30 % de la population carcérale. Un autre problème vient enfoncer le clou, le manque d’effectif : 5000 fonctionnaires et gardiens pour 57.000 détenus. D’où la décision de procéder à un recrutement de masse.
Complicité et negligenceLa lutte contre l’évasion est le défi majeur du nouveau délégué général de l’Administration pénitentiaire et de la réinsertion, Hafid Benhachem. Cet ancien patron de la DGSN, n’hésite pas à débarquer à l’improviste chaque fois qu’une tentative d’évasion est signalée dans une prison. Il débarque en compagnie de la police judiciaire (PJ), chargée aussitôt d’enquêter sur les faits. Les prisonniers ou les fonctionnaires accusés de complicité ou de négligence encourent des sanctions disciplinaires venant s’ajouter ou se substituer à la sanction pénale pour évasion, en vertu de la loi n° 23-98 relative à l’organisation et au fonctionnement des établissements pénitentiaires. L’article 312 stipule qu’est « coupable de connivence à évasion et punie de l’emprisonnement de deux à cinq ans, toute personne désignée à l’article précédent qui procure ou facilite l’évasion d’un prisonnier ou qui tente de le faire, même à l’insu de celui-ci, et ce même si cette évasion n’a été ni réalisée, ni tentée par lui. La peine est encourue même lorsque l’aide à l’évasion n’a consisté qu’en une abstention volontaire.
La peine peut être portée au double lorsque l’aide a consisté en une fourniture d’armes.
Le coupable est frappé de l’interdiction d’exercer toutes fonctions ou tous emplois publics pendant dix ans voire plus. La simple négligence expose le personnel pénitentiaire à deux années d’emprisonnement, alors que la complicité active entraîne une peine de cinq ans d’emprisonnement avec également l’interdiction d’exercer tout emploi public pour une durée de dix ans ». Plusieurs gardiens et fonctionnaires de la prison centrale de Kenitra avaient été condamnés à des peines allant de deux mois à deux ans de prison ferme après la fuite du baron de la drogue El Néné en décembre 2007. Ils avaient été accusés de falsification, corruption et aide à l’évasion d’un prisonnier.
Profession maton, une situation désastreuse
Les gardiens de prison souffrent également de cette situation désastreuse. A la prison de Salé, surnommée Zaki, les gardiens sont soumis à une pression et un stress quotidiens.
Chaque fois qu’une cellule terroriste est démantelée, c’est du travail en plus pour ces fonctionnaires. Zaki est une des plus grandes prisons du Maroc. Le calvaire des gardiens commence par des heures de travail dépassant de loin l’horaire légal. Le jour de la remise des membres de la cellule Belliraj, certains gardiens ont dû travailler 48 heures d’affilée.
Par ailleurs lorsqu’un gardien accompagne un prisonnier à l’hôpital, il est obligé de rester avec lui 24 heures non stop.
Prisons dorées pour salafistes
La pression et les grèves de la faim ont fait accorder aux prisonniers salafistes bien des acquis : l’intimité avec leurs épouses, le droit de se marier en prison, parabole, sport… De peur d’embrigader les détenus de droit commun, les salafistes étaient détenus dans des pavillons à part, bénéficiant ainsi de plus de mètres carrés que les autres. ? la prison Zaki de Salé, les 309 prisonniers salafistes ont beaucoup plus d’espace, 3 à 8 hommes en moyenne dans chaque cellule. Tandis que pour les 3 500 prisonniers de droit commun qui y croupissent, ils ont droit à une cellule pour 30 à 60 personnes.
Le père d’Abou Hafs, Ahmed Rafiki alias Abou Houdaïfa, qui a quitté la prison d’Oukacha, en mars dernier, avait une cellule à lui seul, un garde-manger et une cuisine alimentés trois fois par semaine par ses deux épouses. Il a épousé la dernière (25 ans) en prison. Il avait aussi accès à un jardin privé, une salle de bain, deux radios et une télévision et des vêtements bien repassés.
Au centre d’Oukacha, les salafistes avaient pu, eux aussi, arracher à l’Administration de gros avantages comme l’usage des chambres de l’union conjugale. Une situation qui rend fous de rage les 7600 autres détenus dont certains parlent même de favoritisme.
Selon une source bien informée, certains gardiens et directeurs essaient de faire le moins de problèmes avec les salafistes pour ne pas attirer la presse et l’opinion publique sur leur prison et vaquer ainsi à leur train-train quotidien, rythmé par la corruption, le trafic et bien d’autres activités plus ou moins avouables.
ROYAL POLITIK
17/01/2009 15:07 par juste-1980
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ROYAL POLITIK
17/01/2009 15:07 par juste-1980
Par Souleïman Bencheikh
ROYALPOLITIK
Le refus royal de la démission du socialiste Radi n’est que le dernier avatar de l’humiliation volontaire de la classe politique par la monarchie. Jusqu’à quand ?
Mardi 23 décembre 2008, palais royal d’Ifrane. Mohammed VI reçoit le ministre de la Justice et nouveau leader de l’USFP, le consensuel Abdelouahed Radi. En juin dernier, à la veille d’un 8ème congrès qui s’annonçait houleux, Radi avait sorti un joker inattendu : “Si je suis élu premier secrétaire, je démissionnerai du gouvernement pour me |
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consacrer entièrement au parti”, avait-il alors expliqué. Au vu de la faible différence de voix avec son dauphin, c’est sans doute cette promesse qui a décidé de l’issue du scrutin, finalement tenu le 10 novembre. Malgré de multiples atermoiements, Radi, désormais chef du plus grand parti de gauche du Maroc, finit par demander à Mohammed VI de le “décharger de ses fonctions” (oralement et via un tiers, car une lettre de démission, dit-il, serait “contraire aux coutumes politiques marocaines”). Deux mois passent, sans nouvelles de la promesse de Radi. Forcément : Sa Majesté est en vacances, et c’est à lui de “décider”. Il semble acquis que le roi va entériner la démission du chef de la gauche. Et nous voilà à Ifrane, le 23 décembre. Solenellement il reçoit son ministre de la Justice, le félicite pour son élection, lui “confirme sa confiance” et, en définitive… lui demande de rester au gouvernement. Mohammed VI a un prétexte tout préparé : il charge Radi de mener à bien une “réforme de la justice” jusque là passée inaperçue, mais tout-à-coup prioritaire.
En apparence, la lettre constitutionnelle est sauve. Après tout, il est normal qu’un ministre, nommé par dahir royal, en réfère à son émetteur avant de démissionner. Il est moins normal qu’il se voie opposer un refus… et qu’il ne songe pas, l’espace d’une seconde, à protester. La décision de Mohammed VI risque de faire jurisprudence : elle ravale les ministres au rang de simples exécutants, comme de hauts fonctionnaires simplement plus visibles que les autres. La parole politique (de Radi) est vidée de tout sens par la volonté royale. Les socialistes les plus déçus crient à la manipulation et à la supercherie, accusant Radi d’avoir été élu sur un mensonge. Et l’intéressé, qu’en pense-t-il ? “Cela ne vous regarde pas”, a-t-il répondu, agacé, à un journaliste qui lui demandait, quelques jours avant son audience royale, si et quand il comptait tenir sa promesse. La parole politique s’efface devant l’allégeance du sujet à son roi. La promesse publique passe après les instructions reçues dans le secret d’une discussion à Dar el Makhzen.
Dans le même registre, lundi 22 décembre, la veille de l’humiliation déguisée de Radi, l’opinion publique apprend avec stupeur le limogeage sec de Ahmed Lakhrif, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères. Là encore, le soupçon d’arbitraire pèse. Le pauvre ministre, dont la présence au gouvernement passait presque inaperçue, s’est vu reprocher d’avoir demandé et obtenu la nationalité espagnole. Pour un représentant de la diplomatie marocaine, il est vrai, ce n’était pas très malin. Mais là encore, si la règle de droit est sauve, il y a lieu de s’interroger sur la méthode. Celle-ci témoigne du mépris souverain dans lequel la classe politique est tenue. A aucun moment, le Premier ministre, qui est aussi le chef de l’Istiqlal, le parti de Lakhrif, n’a été consulté sur la question. A aucun moment, Abbas El Fassi n’a jugé utile de sortir de son mutisme. Quant à ceux qui dénoncent la présence de plusieurs bi-, voire tri-nationaux au gouvernement, ils en sont pour leurs frais.
Pourquoi Lakhrif part, alors que les autres restent ? Personne, ni au Palais, ni à la primature, ni à l’Istiqlal, n’a jugé nécessaire de donner plus de précisions. Pourquoi faire ? Quelle vérité pourrions-nous attendre, qui soit supérieure à la Parole Sacrée de Sa Majesté ? Fatalement, les hypothèses et autres rumeurs de cabinet se sont épanouies. Résultat, l’ex-secrétaire d’Etat apparaît aujourd’hui comme la victime collatérale d’un obscur règlement de comptes entre Sahraouis (ce qu’il est aussi). Sur cette question bien sûr, la classe politique ressent l’obligation de se murer dans le silence, “domaine royal réservé” et “cause nationale” obligent. Et l’intéressé, qu’en dit-il ? Le pauvre Lakhrif n’a eu qu’un mot, le seul possible : “Je fais entièrement confiance à Sa Majesté”… Le plus remarquable, c’est que personne n’a trouvé cela anormal !
La main sur le Coran Cette attitude de soumission absolue et spontanée du disciple politicien au maître de pays n’est, bien entendu, pas nouvelle. Pas plus que le concept des “domaines réservés” du roi… qui fluctuent en fonction de ses humeurs. En acceptant la présence de Driss Basri dans son gouvernement, Abderrahmane Youssoufi avait déjà, en 1998, renoncé à des pans entiers de l’action publique. Lui échappaient, en plus des “ministères de souveraineté” (Intérieur, Justice, Affaires étrangères et Affaires islamiques)… les champs d’activité dans lesquels feu le “grand vizir” jugeait bon de s’inviter, c’est-à-dire quasiment tous. Officiellement déjà, en acceptant le principe, non prévu par la Constitution, des “ministères de souveraineté”, Youssoufi avait largement contribué à (ou, au moins, puissamment confirmé) la perte d’influence des politiques.
Après 40 ans d’opposition, le retour de l’USFP au gouvernement a donc coïncidé avec la mise au pas de l’ensemble de la classe politique. Le pacte passé, “la main sur le Coran”, a-t-il dit, par Youssoufi avec un Hassan II mourant, a beaucoup fait gloser. Dix ans plus tard, on n’en connaît toujours pas le contenu : là encore, la parole politique et la confiance du peuple ont été quantité négligeable face à la “sollicitude” royale. L’ancien Premier ministre avait-il promis autre chose que faciliter la transition monarchique ? En tout état de cause, une succession dynastique et quatre ans plus tard, il en était bien mal remercié. Le 9 janvier 2002, la lettre de Mohammed VI lue devant le gotha politique et économique signifiait à Youssoufi que son gouvernement attendait les élections avec trop d’impatience, et que les réformes économiques ne pouvaient être ajournées. D’où la décision de déléguer aux walis (sur lesquels la primature n’a, concrètement, aucune prise) de larges prérogatives en matière d’investissement.
Le Premier ministre a bien accusé le coup. Il a même déclaré qu’il était “fier de cette lettre” ! Ses ministres, Fathallah Oualalou en particulier, ont multiplié les passages dans les médias pour que l’on cesse de croire que les politiques avaient été décrédibilisés. Le journal de l’USFP a largement commenté cette décision “capitale pour l’avenir du pays”. Et des militants des partis de la majorité n’ont eu de cesse, en coulisses, de réfuter la thèse laissant croire que le roi aurait porté un coup dur à l’exécutif. Pourtant, sous couvert de “déléguer les pouvoirs”, le gouvernement a été dépossédé de son emprise sur la décision économique. Seuls les aveugles pouvaient penser que c’était sans conséquence sur la démocratie… En 2002, après cinq ans de pouvoir, l’USFP était logiquement privée de la primature au profit d’un technocrate apolitique. Au moins, avec Driss Jettou, les choses étaient claires. Une législature plus tard, la primature est revenue dans le giron de la classe politique. Mais avec un Abbas El Fassi amorphe et atone à sa tête, jamais la vassalisation d’un gouvernement marocain n’est allée aussi loin…
Il est partout Le roi est sans conteste le maître d’œuvre du Maroc qui bouge. Il dispose de leviers et d’un pouvoir d’attraction dont la classe politique est totalement dépourvue. Toutes les grandes réformes de ce règne ont été initiées (ou récupérées) par Mohammed VI. Celle de la Moudawana en est un parfait exemple. Le ministre PPS Saïd Saâdi avait, en 2000, échoué à faire appliquer son “plan d’intégration de la femme au développement”. Deux visions du Maroc s’étaient alors pacifiquement affrontées dans la rue : le même jour, quelque 100 000 progressistes se retrouvaient à Rabat, tandis que plus d’un million de manifestants étaient mobilisés par les islamistes, à Casablanca. Devant la disproportion des forces en présence, Saâdi a dû renoncer à son plan.
Il a, dans la foulée, quitté le gouvernement, esseulé et abandonné par les siens – qui s’étaient pourtant empressés de saluer sa proposition de réforme, à sa parution. Quelques années plus tard, personne n’a rien trouvé à redire quand la monarchie s’est emparée de la même réforme. La nouvelle Moudawana est entrée en application en 2004 après avoir engrangé toutes sortes de ralliements, y compris le plus improbable : celui des islamistes du PJD, pourtant pourfendeur n°1 du plan Saâdi. Au final, le Maroc a gagné une réforme d’envergure. Mais en chemin, le roi a enfoncé un nouvel clou dans le cercueil de la crédibilité des politiques… Qu’il s’agisse de grandes réformes ou de grands travaux, Mohammed VI est plus visible que n’importe quel ministre... même s’il prend le soin d’en garder certains sous son aile - sans que leurs patis aient rien à voir là dedans, évidemment. La mise en œuvre du chantier Tanger Med est à cet égard symptomatique.
Le plan d’action a été établi dans le secret du cabinet royal qui, pour l’occasion, a pu compter sur un ministre particulier, Karim Ghellab. Diplômé d’une grande école française (Ponts et Chaussées) et brillant technocrate, le jeune Ghellab avait été initialement repéré par le conseiller royal Abdelaziz Meziane Belfqih. Après un passage à la tête de l’ONCF, il est nommé, en 2002, ministre des Transports et de l’Equipement sous l’étiquette Istiqlal… à l’ébahissement de tous les caciques du parti, qui n’avaient pour ainsi dire jamais entendu parler de lui. La même année, le roi annonce, à l’occasion du discours du trône, sa décision de réaliser un grand ensemble portuaire sur les rives du détroit de Gibraltar. Un projet sur lequel planche déjà depuis longtemps l’équipe de Meziane Belfqih. Avec Ghellab au gouvernement, le conseiller royal dispose du relais idéal pour entamer le gros du travail. Le chantier est lancé en 2004 et les premiers quais sont opérationnels en juillet 2007, exactement comme le prévoyait le planning de départ.
Là encore, la méthode royale a objectivement porté ses fruits puisque le Maroc y a gagné une infrastructure d’envergure. Les politiques ont pourtant de quoi être amers. Encore une fois, les règles partisanes ont été transgressées : l’un des leurs a été coopté au mépris de tout débat interne et de toute expression militante. L’étiquette partisane n’est plus qu’une façade, presque un mal nécessaire au nom des convenances. Seule compte vraiment la proximité avec les hommes forts du cabinet royal. Dans ces conditions, les partis peinent à renouveler leurs cadres et à attirer de nouveaux talents. Sauf rares exceptions (le cas Chami, à l’USFP), les jeunes ambitieux continuent de fuir tout ce qui, de près ou de loin, touche à la politique, conscients qu’au final seule compte la bénédiction royale.
Quand le chat n’est pas là… Plus le roi occupe le champ politique, plus ses absences sont remarquées. Mohammed VI a pris l’habitude ces dernières années de prendre deux “sessions” de vacances pendant l’année. Et elles se prolongent souvent plus que de rigueur. En 2008, on a ainsi compté (ou plutôt reconstitué, vu l’opacité qui les enveloppe) deux mois et demi de vacances royales (!) Pendant l’absence du chef, le temps semble suspendu et la classe politique désemparée. Dernier épisode en date, la succession de feu Mustapha Oukacha, ancien président de la Chambre des conseillers, décédé en novembre 2008. L’épisode qui, a priori, ne concerne que les partis politiques, prend un tour inédit qui fait tanguer la majorité. Le Rniste Maâti Ben Keddour, actuel chef de groupe à la deuxième chambre et proche de l’ancien titulaire du perchoir, est sur la brèche.
Mais il n’est pas le seul, loin s’en faut. Outre son camarade de parti, Abdelkader Salama, certains barons istiqlaliens et même ittihadis ont fait part de leur intention de briguer le “petit perchoir”. Devant le méli-mélo qui s’annonce, le patron du RNI, Mustapha Mansouri, qui est aussi président de la première chambre, préfère en référer au roi. Du coup, et vu que le “patron” est désormais de la partie, plus personne n’ose bouger une oreille. Résultat : deux mois après sa mort, la succession de Oukacha attend toujours. Passe encore que les politiques ne protestent pas devant le pouvoir de nomination souverain de Sa Majesté.
Mais il ne s’excerce pas ici, le président de la seconde chambre étant élu par ses pairs. Les politiques s’arrangent même pour perdre la main sur leur propre terrain de jeu, où la monarchie n’a théoriquement rien à faire?! De facto comme de jure, le roi est incontestablement le maître du temps politique, rythmant la vie “démocratique”, et la paralysant pendant ses absences – qu’il décide, bien entendu, aussi souverainement que tout le reste. Même les nominations à la tête des facultés sont mises en veilleuse pendant plusieurs mois, parce qu’elles sont en attente au cabinet royal.
Du coup, ce dernier se transforme vite en goulot d’étranglement, vu le nombre de dossiers qui y atterrissent, que la chose soit constitutionnellement justifiée ou pas. Bien entendu, les ministres concernés ne pipent pas mot. Les contretemps de ce genre sont tellement nombreux qu’on n’y prête même plus attention. Quelques vieux routiers de la politique, mezzo voce, en ont gros sur le cœur. “Un Premier ministre n’a pratiquement aucun pouvoir de nomination, que dire alors d’un simple ministre”, déplore l’un d’eux… tout en réclamant l’anonymat. Le même homme, si on lui tend le micro, sera bien entendu prêt à déverser toutes les louanges du monde sur Sa Majesté. Pas fou…
La stratégie du faible Le chef du gouvernement est l’exemple ultime de la soumission absolue de la classe politique à la monarchie. Abbas El Fassi est certes un militant istiqlalien de la première heure, mais il est aussi un vieil ami du Makhzen. En témoignent les postes d’ambassadeur qu’il a occupés à Tunis et Paris. Jamais, par ailleurs, il n’a payé le prix politique de l’affaire Annajat qui a entaché son passage au ministère de l’Emploi, au sein du gouvernement Youssoufi. Sous Jettou, il était cantonné dans un rôle d’apparat. Il n’a pour ainsi dire aucune réforme à son actif, mais c’est bien lui que consacre le roi au moment de choisir un Premier ministre pour succéder à Jettou. La raison de ce choix ? Officiellement, il s’agissait de respecter le verdict des urnes et de nommer le chef du parti arrivé premier. Officieusement, le Palais a plus besoin d’un Premier ministre politique et inféodé, que d’un Premier ministre apolitique et efficace, donc potentiellement populaire (Jettou l’a payé, en son temps, par d’incessantes cabales du premier cercle royal).
Depuis le début de son mandat, El Fassi n’a qu’une obsession : ne pas décevoir celui qui l’a fait Premier ministre. Le jour même de sa nomination, il va jusqu’à déclarer : “Sa Majesté m’a prodigué des instructions que je respecterai à la lettre”. Plus clair que ça… Lors d’une interview accordée à Jeune Afrique, il explique aussi le peu dont il se contente. Revenant sur ses relations avec Mohammed VI, il déclare?: “Les échanges téléphoniques entre le roi et moi sont réguliers et il arrive qu’il me reçoive”. “Il arrive” que le roi reçoive le premier ministre, oui, vous avez bien lu. Le plus cocasse est que ce même premier ministre n’est même pas conscient de l’auto-humiliation qu’il s’inflige par une telle révélation…
Pire encore : à l’aune de la classe politique marocaine, El Fassi “a su y faire”. Pas étonnant que, lors de la formation du gouvernement, Mohamed Elyazghi se soit battu comme un beau diable pour obtenir un ministère d’Etat… sans portefeuille. Après l’expérience désastreuse d’El Fassi, qui a occupé le même poste pendant 5 ans, s’attirant des tombereaux de quolibets, il fallait quand même oser ! Il n’est pas du tout impensable qu’Elyazghi voie dans sa position actuelle un tremplin vers la primature. On en est là, oui. Mais il y a toujours moyen de creuser plus profond dans le puits de la déchéance : Elyazghi a peu de chances d’être “en cour” au point de se voir récompensé par un destin à la Abbas.
Pourquoi ? A cause d’une allusion (fugace) à la fortune royale, il y a 10 ans, et aussi à cause d’une remarque en Conseil des ministres, en présence du roi, sur la façon dont avait été gérée la crise de l’îlot Leila, il y a 8 ans. Le Makhzen a la mémoire longue. A l’USFP, c’est finalement Abdelouahed Radi qui marche le mieux dans les pas de l’actuel Premier ministre. Il peut raisonnablement rêver, pour 2012, d’une primature en forme d’apothéose, l’aboutissement d’une carrière politique entamée en 1963 par une première élection au Parlement. A moins que le prochain gouvernement ne soit dirigé par le RNI.
Après tout, non seulement le parti de Mustapha Mansouri n’est “entaché” par aucune dissidence passée à l’égard de la monarchie, mais de plus, il a été le premier à comprendre précisément ce que le roi voulait en matière de recrutement de cadres. Alors que le Mouvement populaire a été rayé de la majorité d’un coup de crayon royal, en 2007, après avoir fait mine de protester contre le parachutage de trois ministres dans ses rangs (Amina Benkhadra, Aziz Akhannouch et Nawal El Moutawakil), le RNI a ouvert grand les bras à ces derniers, le jour même. La dernière étape à franchir, finalement, pour les partis, consisterait à soumettre au cabinet royal tous leurs recrutements à venir. Si cela se trouve, nous y sommes déjà…
Les derniers des Mohicans Pour faire une règle, néanmoins, il faut toujours des exceptions. Si dans son écrasante majorité, la classe politique marocaine semble définitivement asservie aux intérêts de la monarchie (et heureuse de l’être), quelques irréductibles fortes têtes résistent encore, sans pour autant être volontairement hors de la sphère politique, comme c’est le cas des islamistes d’Al Adl Wal Ihsane. Ainsi de Mohamed Sassi, qui n’a pas hésité à claquer la porte de l’USFP, jugeant que la parti s’était décidément trop “mahkzénisé”. Pour lui, la réforme constitutionnelle et l’instauration d’une véritable monarchie parlementaire sont les préalables à tout soutien au gouvernement. Sa défaite électorale, aux législatives de 2007, était-elle une sorte de “punition” ? D’autres perdants aux élections l’ont prétendu pour eux-mêmes, criant à la fraude en dépit de toute vraisemblance, alors qu’ils n’avaient pas émis de positions éthiques particulières. Sassi, lui, n’a rien dit. Au lendemain de sa défaite, il a dignement démissionné de la direction du PSU, parti de la gauche dissidente dont il était pourtant devenu, en peu de temps, une figure majeure. Plus tard, il a commenté sa démission (dans TelQuel) en ces termes : “Cela s’inscrit dans la perspective de consacrer une nouvelle culture politique”. Le geste est à saluer, même s’il est évident que Sassi prêche dans le désert. Figure historique de la gauche, l’ancien patron du PSU, Mohamed Bensaïd Aït Idder est, plus encore, le parfait exemple d’une carrière politique menée durant plus d’un demi-siècle sans renoncer à ses principes… mais en renonçant, du coup, à toute forme de consécration par un poste de responsabilité. Le destin de tous ceux qui auraient l’audace de contester la “royalpolitik” à la marocaine. |
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Historique. L’inféodation des politiques, en 3 étapes
Héritiers de la lutte pour l’indépendance, les hommes politiques marocains n’ont pas toujours été asservis à la monarchie. Voici comment, avec le temps, ils le sont devenus.
1 L’opposition à Sa Majesté
Les années 1960 sont marquées par la virulence des discours de l’opposition, qui n’hésite pas à dénoncer le règne “féodal” et “tyrannique” de Hassan II. Après les putschs de 1971 et 1972, l’UNFP, tout comme l’Istiqlalien M’hamed Douiri, refusent d’apporter leur aide à un Hassan II qui semble en sursis. L’année 1973 marque la première rupture dans la logique d’opposition où est installée la gauche marocaine. Hassan II, qui a durci le ton, jette ses opposants en prison après des procès téléguidés. Omar Benjelloun, qui était considéré comme le plus radical des hommes de gauche, en fait les frais. Pendant son procès, le juge lui demande deux fois s’il est “pour ou contre la monarchie”. Réponse de Benjelloun, vaincu : “Disons que je suis pour”.
2 L’opposition de Sa Majesté
A partir de 1974, la partie se complique pour les politiques : Hassan II mate ses opposants en tuant les plus dangereux (les vrais-faux maquis de Moulay Bouazza se sont soldés par un massacre), en libérant quelques agitateurs (dont Benjelloun, en août 1974), et en octroyant aux plus prometteurs une porte de sortie honorable, celle de la fameuse “cause nationale”. C’est à ce moment que la gauche, qui n’est imbibée de marxisme qu’artificiellement, cède pour de bon aux sirènes du nationalisme. Abderrahim Bouabid brandit l’étendard du Sahara marocain, à l’unisson avec Hassan II. 1975 marque la fin officielle de “l’option révolutionnaire”. La gauche marocaine entre dans sa phase pragmatique. En janvier, devant le 1er congrès de l’USFP, Benjelloun passe le flambeau à Bouabid en le désignant devant ses camarades par l’expression “caïdouna wa akhouna” (notre leader et notre frère). Une forme de testament politique, puisqu’il sera assassiné quelques mois plus tard dans des circonstances non élucidées à ce jour. En 1981, Hassan II propose, de Nairobi, un référendum d’autodétermination aux Sahraouis. L’USFP, qui y voit l’occasion de doubler Hassan II sur le terrain du nationalisme, réclame un référendum sur le référendum, et ses élus se retirent du Parlement. Hassan II fait arrêter 6 dirigeants du parti, dont Bouabid. De guerre lasse, l’USFP rentre dans le rang et réintègre l’hémicycle en silence.
3 Les serviteurs de Sa Majesté
Le début des années 1990 coïncide avec les premières “ouvertures démocratiques” de Hassan II : création du CCDH (Conseil consultatif des droits de l’homme) et d’un éphémère ministère des droits de l’homme en 1991, réforme constitutionnelle en 1992, élections législatives qui voient la Koutla (alliance de la gauche et des nationalistes) trébucher aux portes du pouvoir en 1993. Voulue par Hassan II, l’“alternance” bute sur les réticences de Abderrahmane Youssoufi, qui s’exile en France. La Constitution de 1996 est le prélude à la deuxième tentative d’alternance qui interviendra finalement en 1998 : Youssoufi devient Premier ministre de Sa Majesté avec Driss Basri, l’ennemi juré des démocrates, à ses côtés. Après 40 ans d’opposition, l’USFP retrouve les ors du pouvoir, qu’elle partage avec des alliés venus de partout et autrefois décriés : Istiqlal, RNI, MP… Rebelote aux élections législatives de 2002, sauf que cette fois, Driss Jettou remporte la primature au nez et à la barbe des leaders ittihadis et istiqlaliens, trop occupés à se disputer le leadership du Parlement à coups de députés transhumants. Youssoufi quitte la scène politique, mécontent, et Abbas El Fassi attend son tour. Il arrivera en 2007. |
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Plus loin. Monarchie totale
La relation complètement déséquilibrée du roi aux hommes politiques n’est, si ça se trouve, pas un si grand mal. Les laudateurs d’un roi qui règne et gouverne prennent plaisir à décrire la décrépitude des partis : ils sont sclérosés, pauvres en compétences, minés par le népotisme, voire la corruption. Et d’ailleurs, les Marocains ne seraient “pas encore suffisamment éduqués pour tirer profit d’une vraie démocratie”. Cette analyse, fréquemment invoquée, permet de justifier l’interventionnisme royal, mais passe sous silence un mal autrement plus dangereux. Plus le roi agit, décide, félicite, récompense, punit… plus il se met en scène et se dévoile, prêtant le flanc à la critique. Le roi est désormais au centre du jeu politique et non plus au-dessus. Il n’est plus seulement l’arbitre des partis. Il devient le chef d’orchestre de la vie politique. A chaque petit accroc, les yeux se tournent vers lui, unique salut possible. Quant au peuple, il ne connaît évidemment que Sidna.
Après la “monarchie exécutive” qui a dénié toute responsabilité au gouvernement, voici désormais la “monarchie totale” en osmose aussi avec le peuple. Du coup, jamais l’attente envers le roi n’a été aussi grande. Jamais le roi n’a été aussi découvert, sans bouclier ni paratonnerre. Si Hassan II avait besoin de puissants fusibles (Oufkir, Dlimi et Basri) capables de mater la classe politique, Mohammed VI a préféré se passer d’âme damnée, et de classe politique dans la foulée. Rien ni personne, donc, entre le roi et son peuple. Ce faisant, c’est la notion même de démocratie qui est niée. Ainsi que ses corrollaires, qui font qu’un pays peut se développer : gouvernance scrupuleuse, transparence décisionnelle et renouvellement des élites. Mohammed VI est en première ligne, et il y est seul. Si on mesure le succès d’un règne à l’aune des chantiers ouverts et des réformes engagées, les 10 ans de Mohammed VI se défendent bien. Si, en revanche, on le jauge à la lumière de l’évolution démocratique, alors nous avons incontestablement reculé. C’est le roi qui, in fine, en est responsable. Comme de tout le reste.
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