Le long chemin pour devenir adulte

11/11/2008 16:17 par juste-1980

© Stone
 
Idées : Le long chemin pour devenir adulte
Grandir ou vieillir ? Rester éternellement jeune ou plonger dans la vieillesse comme dans une nouvelle liberté ? Telles sont les questions qui se poseront de plus en plus à nous, annoncent les philosophes Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot. Leur analyse et leurs réflexions dans un entretien rythmé par les temps de la vie.
 
our Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot, deux philosophes qui enseignent à la Sorbonne, deux scénarios dominent aujourd’hui dans notre façon de penser notre rapport au temps. Le premier, optimiste, parle d’une « disparition des âges », où ce qui importe pour chacun est d’être soi-même, quel que soit le nombre d’années inscrites à son compteur.

Le second, plus pessimiste, annonce une « lutte des âges », où jeunes et vieux seraient appelés à s’affronter les uns contre les autres, un peu comme dans un système de castes. Mais, selon leur analyse, le véritable enjeu est au-delà de ces deux scénarios, dans une prise de conscience de l’importante crise de l’âge adulte que nous traversons. Pour les deux philosophes, c’est l’idée même de maturité qui est mise à mal aujourd’hui, celle-ci n’étant plus perçue comme un état stable, mais comme un processus indéfini.

Face à tant de confusion, les auteurs proposent à chacun, mais aussi aux institutions politiques, de penser différemment les âges de la vie. Redéfinir l’enfance, lutter contre le diktat du « rester jeune », assumer la maturité et, enfin, vivre la vieillesse, tels sont les espaces de liberté qu’ils nous invitent à explorer. Et dans cet ordre, évidemment.
Redéfinir l'enfance
Psychologies : Pourquoi vous semble-t-il nécessaire de repenser le premier âge ?
Pierre-Henri Tavoillot : Considérons ce simple indice : les parents souhaitent souvent que leur enfant soit, comme on dit, « en avance sur son âge », mais ils admettent difficilement qu’il grandisse et s’éloigne. Comme si nous voulions que nos enfants soient précoces de plus en plus tôt et adultes de plus en plus tard. De fait, l’éducation contemporaine hésite constamment entre deux visions de l’enfance : d’un côté, l’enfant est vu comme un être à part dans un monde à part, celui de l’innocence, du rêve, du jeu ; d’un autre côté, il est considéré d’emblée comme une grande personne, douée d’esprit critique et d’une pleine autonomie. Dans les deux cas, l’enfant n’a pas à grandir puisqu’il est soit irrémédiablement enfant, soit déjà adulte.

Comment définissez-vous l’enfance ?
Eric Deschavanne : On est partis de cette interrogation : « Qu’est-ce que le contraire d’un enfant ? » Nous avons découvert que ce n’est pas un adulte, ni un jeune, mais c’est celui qui ne voudrait pas grandir. Comme Peter Pan, qui préfère voler plutôt qu’exister. Tout le contraire d’un enfant, qui ne désire rien tant que grandir. Ce qu’il faut protéger, c’est cette volonté de grandir, pas l’enfant lui-même. Or, toute la législation actuelle – très protectrice – est comme un carcan qui empêche l’enfant d’accéder à la responsabilisation. C’est également tout le problème de cet enfant que l’on appelle désormais « enfant du désir » : on l’a tellement voulu… Mais est-on sûr de vouloir un adolescent ou un adulte ? Du coup, la question « Pourquoi et comment grandir ? » se repose à l’adolescence.
Lutter contre le diktat du « rester jeune »
Vous décrivez le culte de la jeunesse qui a envahi notre société et qui se répercute en cascade jusqu’à la vieillesse… Pourquoi un tel engouement ?
P.-H.T. : La jeunesse est l’âge symbole de la modernité. C’est l’âge du possible, de la disponibilité, où l’on n’est pas sclérosé dans un rôle. L’âge où toutes les portes semblent encore ouvertes et qui correspond exactement à la nouvelle définition de l’homme émergeant à partir de l’humanisme renaissant de Sartre. Celle de l’homme vu comme perfectible, non enfermé dans une catégorie, et dont la liberté est de tout pouvoir faire dans les limites de sa finitude. La jeunesse se met donc à incarner l’idéal de l’être humain. Et l’idée qui domine, que l’on trouve dans tous les mouvements révolutionnaires modernes, c’est que la jeunesse va régénérer le monde.

Parce qu’elle serait comme pure, non entachée…
E.D. : Oui. A l’aune de l’idéal de disponibilité, l’entrée dans la vie adulte peut être vécue comme une déchéance. L’adulte apparaît en effet comme un « salaud » au sens sartrien. D’abord parce qu’il consent au sacrifice de sa liberté en s’enfermant dans ses rôles professionnels et familiaux. Ensuite parce qu’à travers lui se perpétue l’image d’une existence sclérosée, prisonnière des contraintes sociales qui empêchent l’individu d’être lui-même. Cela dit, nous vivons un désenchantement du jeunisme. L’entrée dans la vie adulte ne va plus de soi : les jeunes ont intériorisé le fait que devenir adulte n’est pas facile. Si l’adolescence se fait interminable, c’est moins parce que l’on voudrait rester jeune toute sa vie qu’en raison de la difficulté d’être à la hauteur de l’idéal adulte, devenu si exigeant qu’il implique beaucoup de travail !

Parleriez-vous d’une « crise » ?
E.D. : L’idéal de la maturité adulte n’a pas disparu, mais le doute s’installe quant à la capacité de le réaliser. L’entrée dans l’âge adulte est plus tardive, la vie adulte plus incertaine – en raison de l’instabilité conjugale et du chômage –, tandis que l’ambition de réalisation personnelle est plus forte que jamais. Il en résulte un cocktail détonnant, qui fait que l’inquiétude, sinon la crise, est permanente. Chacun, quel que soit son âge, peut éprouver le sentiment d’être éloigné de la maturité : « Je manque de culture, de caractère, j’ai encore tant de choses à réaliser, etc. » La crise de l’âge adulte ne tient donc pas à sa disparition, mais à la difficulté d’être adulte.
Assumer la maturité
Etre marié, avoir un travail, être indépendant financièrement, cela ne définit-il pas l’âge adulte ?
P.-H.T. : La nouveauté, c’est que l’on peut entrer dans l’âge adulte sans devenir adulte. En 1898, le politique Léon Bourgeois disait : « Un adulte, c’est un père de famille, un soldat, un citoyen » – ce qui excluait d’ailleurs les femmes ! Ces rôles se sont effacés. La maturité se conçoit non plus comme un accomplissement mais comme un épanouissement permanent. C’est un horizon. Or, la nature même d’un horizon fait que l’on ne l’atteint jamais…

Vous citez l’exemple de Zinédine Zidane qui, à 35 ans, a atteint cet idéal de maturité et de vie qu’il s’était fixé adolescent…
P.-H.T. : Quand Zinédine Zidane a pris sa retraite, Michel Platini a dit qu’il allait s’apercevoir qu’arrêter de jouer, c’est commencer à devenir adulte. La formule est intéressante : les sportifs sont des adolescents attardés qui deviennent des retraités précoces. Ils font l’impasse sur l’âge adulte. C’est peut-être pour cela qu’on les admire. Freud disait que l’on devient adulte quand on sait aimer et travailler, et j’ajouterais : quand on sait faire les deux à la fois. C’est difficile, car l’adulte est, le plus souvent, « un être qui n’a pas le temps ». Notre époque ne renonce pas pour autant à l’idéal de la maturité. Simplement, le critère est devenu très intériorisé. Demandez autour de vous : « Quand êtes-vous devenu adulte ? » Chacun aura une petite histoire : premier enfant, premier salaire, premier acte volontaire qui donne l’impression de creuser son sillon… Il n’y a plus de rite fixe, mais une étape propre à chacun dans un destin individuel.

Pour vous, il y a donc l’enfance, l’adolescence et la « maturescence », phase de plus en plus longue où l’on va devenir adulte ?
E.D. : Nous empruntons cette formule de « maturescence » à la sociologue Claudine Attias-Donfut(1), pour tracer le portrait de l’idéal adulte d’aujourd’hui. Trois traits le définissent. L’expérience, d’abord, qui ne consiste pas à savoir tout sur tout, mais à passer un cap, à partir duquel on devient capable de faire face à ce que l’on n’a jamais expérimenté. Ensuite, la responsabilité. Elle ne s’acquiert pas seulement quand on devient responsable « de ses actes », mais lorsque l’on devient, comme dit Emmanuel Levinas, responsable « pour les autres ». Cela vaut pour les enfants, les collègues, les élèves : être capable de donner sans retour. Aristote le disait déjà : « Je suis responsable de mes actes comme de mes enfants. » C’est donc une forme de parentalité, même si on n’a pas d’enfants… Enfin, l’authenticité, qui est comme la synthèse de ces dimensions qui font système : l’expérience – rapport au monde –, la responsabilité – rapport aux autres –, l’authenticité – rapport à soi. Au final, c’est une sorte de réconciliation suprême qui est visée. Une tâche bien exigeante, réservée jadis aux sages, et qui devient notre lot commun.

1. Auteure de Générations et Ages de la vie (Puf, “Que sais-je ?”, 1991).
Vivre la vieillesse
Vous dites qu’il y a un moment où l’on a la sensation d’une sorte de stabilisation. C’est alors que l’on entre dans la vieillesse ?
P.-H.T. : L’entrée dans la vieillesse n’est pas la sortie de la maturité, mais son approfondissement et son élargissement. On dit souvent que vieillir n’a plus de sens dans notre monde de la performance. Ce n’est pas exact. Regardons quelques-unes des personnes les plus admirées des Français : Zinédine Zidane, David Douillet… des retraités ! Des gens qui vivent « le reste de leur vie », « hors compétition ». Ce statut-là est très important dans notre univers consumériste, il est la condition du lien et de la confiance. Selon nous, un des modèles efficaces de cet âge, c’est celui des sociétés traditionnelles. Chez elles, c’est en vieillissant que l’on devient un grand homme, dans la mesure où on se rapproche de la source du sens qui est le passé.

Le psychanalyste J.-B. Pontalis affirme que la santé psychique, c’est de pouvoir faire des allers-retours intérieurs vers l’enfant, l’ado, l’adulte que l’on a été…
E.D. : Cela rejoint la phrase de Victor Hugo : « L’un des privilèges de la vieillesse, c’est d’avoir, outre son âge, tous les âges. » L’âge de la retraite devient paradoxalement l’âge des possibles : on voyage, on retourne à l’université, on a la possibilité de vivre une deuxième vie. Mais elle a aussi un terme. Arrive alors la seconde vieillesse, celle qui fait que tout se ralentit et se restreint. L’individu court alors le risque de n’en être plus un, dénué d’autonomie et de perfectibilité. Raison de plus pour que l’entourage continue de le considérer comme tel. Nous avons tous l’espoir de mourir en pleine forme, mais nous avons aussi le devoir d’anticiper la dépendance, la nôtre comme celle de nos proches. La vieillesse n’est pas une maladie, et on aurait tort de penser qu’il suffirait de la soigner. Il faut l’accompagner, et c’est là une tâche ardue pour une société. La redéfinition d’une politique des âges de la vie est essentielle. La manière de vivre ces étapes a profondément changé : ce ne sont plus des rôles, mais bien souvent des crises existentielles qui demandent à être accompagnées d’une manière inédite.


Le philosophe de l’enfance
Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)
Il est considéré comme l’« inventeur de l’enfance », qu’il ne voit pas comme une préparation à la vie, mais comme un âge d’homme à part entière. L’enfant est « un être agissant et pensant », qui doit être mis à sa place et dont la faiblesse est légitime. Le philosophe distingue trois phases : une première purement sensitive, où l’enfant vit mais n’a pas conscience de vivre ; la deuxième débute avec l’apparition du langage, qui marque l’ouverture à l’altérité et donc à la conscience de soi ; la troisième, enfin, est celle de la sortie de cet âge de faiblesse, équivalent de la préadolescence.

Ouvrage de référence : Emile ou De l’éducation (1762, Larousse, “Petits Classiques”, 1999).
Le philosophe de la jeunesse
Jean-Paul Sartre (1905-1980)
Sartre valorise « l’âge des possibles » et fait apparaître la maturité adulte comme une petite mort. La jeunesse est le moment où l’on subvertit les conventions héritées de l’enfance. Sartre exhorte donc les jeunes à la révolte : « Ne rougissez pas de vouloir la lune, il nous la faut. » Plus subtilement, il met aussi en garde contre « la comédie de la jeunesse » : l’homme vraiment libre ne peut se satisfaire des habits taillés sur mesure pour chacun des âges de la vie.

Ouvrage de référence : L’Etre et le Néant (1943, Gallimard, “Tel”, 1976).
Le philosophe de la maturité
Georg Wilhem Friedrich Hegel (1770-1831)
Pour lui, l’homme atteint le stade de la maturité lorsqu’il a renoncé à ses rêves et décidé d’accepter le réel. Assumer la réalité est un pas capital vers la sagesse et la condition nécessaire pour être heureux. Le passage à l’âge adulte est ainsi un seuil décisif, dans la mesure où il représente le moment où s’ébauche la réconciliation avec le monde. Cette dernière passe par un deuil douloureux de ce qu’il appelle la « vision morale du monde ».

Ouvrage de référence : Phénoménologie de l’esprit (1807, Gallimard, “Folio essais”, 2002).
Le philosophe de la vieillesse
Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592)
Chez lui, la vieillesse est l’âge des loisirs, de la liberté, de la cessation de ce qu’il appelle l’« embesognement ». Le vieillard, pour qui l’avenir se rétrécit, connaît la valeur du temps présent et l’alternance des biens et des maux. Ainsi, « la vieillesse est l’âge où nous vivons l’intégralité de notre condition d’homme, et non seulement une partie tronquée de cette condition » : en somme, une période où on peut « jouir loyalement de son être ».

Ouvrage de référence : Les Essais (1595, Larousse, “Petits Classiques”, 2002).

A quoi servent les amis ?

10/11/2008 16:59 par juste-1980

Humeurs - Rumeurs

 

Nos liens amicaux seraient-ils moins intéressés qu'ils n'en ont l'air ?

On ne choisit pas sa famille, mais on choisit ses amis. Le lien amical apporte une confirmation de soi. Il nous permet de combler nos besoins contradictoires, d'être nous-même dans toute notre complexité en étant différents avec chacun.



A quoi servent les amis ?
 

L'ami symbiotique.
C'est celui qui rompt ma solitude. Dans l'union étroite avec un autre être, mais hors des tourments de l'amour, nous recherchons un rempart contre notre solitude existentielle. L'ami symbiotique est mon double, mon miroir. Le monde semble moins dangereux si nous sommes deux à l'affronter.

L'ami confident.
C'est celui avec qui je peux être moi-même. L'amitié offre la possibilité précieuse de ne pas être irréprochable, de pouvoir se montrer sans fard. Le véritable ami est celui à qui l'on dévoile ses doutes, ses insuffisances.

L'ami tradition.
C'est celui qui me rappelle mes racines. Il est souvent un ami d'enfance avec lequel on peut ressasser des souvenirs, redevir un peu l'enfant que l'on était. Nous avons tous besoin de ce témoin du passé qui nous permet de mesurer le chemin parcouru au cours de la vie.

L'ami compensation.
C'est celui qui me donne ce qui me manque. Il me permet de rejouer des scénarios de l'enfance mais allégés de la jalousie qui caractérise souvent les relations entre frères et soeurs. Le risque, c'est de faire payer des souffrances à cet ami qui n'en est pas responsable.

L'ami ouverture.
C'est celui qui m'ouvre sur le monde. Il peut être un intellectuel, celui avec qui je vais éveiller mon intelligence, explorer de nouveaux continents. Ami initiatique, il me montre une autre voie, à condition que nos différences restent sources d'enrichisements et non d'incompréhension.

 

Mardi 28 Mars 2006 - 13:23
Cédric Lopez

A quoi servent les amis ?

10/11/2008 16:50 par juste-1980

 
© stone
 
A quoi servent les amis ?
Nos liens amicaux seraient-ils moins désintéressés qu’ils n’en ont l’air ? Avec l’aide de plusieurs experts, nous avons recensé cinq principales “fonctions” amicales. Pour mieux s’y retrouver dans le maquis de nos amitiés.
 
ls sont peu nombreux mais ô combien généreux » (Romain, 33 ans) ; « Ils sentent les choses à distance » (Caroline, 32 ans) ; « Ils donneraient leur vie sans poser de questions » (Laura, 40 ans)… Qui sont ces êtres hors du commun, doués d’un fabuleux sixième sens, d’un admirable esprit de sacrifice ? Des amis, tout simplement. Des amis tels qu’ils sont ou tels que nous les rêvons. Car pour parler d’amitié, nous sortons volontiers les violons et les superlatifs.Nos amis sont-ils si parfaits ? Pourquoi ne tarissons-nous pas d’éloges à leur égard ? Sans doute parce qu’ils sont indispensables à notre construction. Dès l’enfance, ils nous permettent de grandir en trouvant des objets d’amour hors de notre famille. Lorsque nous sommes adultes, ces affinités électives nous aident à renforcer notre narcissisme sans tout miser sur nos relations amoureuses.

« J’ai besoin d’amis pour entendre que je ne suis pas seul dans mes pensées, mes idées, mes sentiments, que je ne suis pas hors du monde, mais bien recevable », déclare Emmanuel, 34 ans. On ne choisit pas sa famille mais on choisit ses amis… et eux nous choisissent. « Le lien amical apporte une confirmation de soi : j’existe et je compte pour quelqu’un, je peux lui être utile », indique le psychosociologue Jean Maisonneuve (auteur de "Psychologie de l’amitié" PUF, 2004). Si bien souvent nous clamons que la véritable amitié ne saurait être intéressée, consciemment ou non, nous escomptons de chaque relation un certain bénéfice. « J’ai des amis avec qui je peux aller faire la fête, d’autres avec qui je parle d’aspects plus profonds de ma vie, d’autres encore qui me maternent », énumère Géraldine, 27 ans.

Nous aurions en moyenne cinq vrais amis (sondage Ifop-L’Express, 2000), qui n’ont pas tous les mêmes "compétences". Avec l’aide de plusieurs spécialistes, nous avons établi leur typologie. Ces cinq "fonctions" peuvent bien sûr se trouver réunies chez un seul de nos amis proches, mais ce que nous aimons dans l’amitié, c’est aussi la diversité des êtres rencontrés. A travers eux, nous recherchons à la fois le confort et le risque, le connu et l’inconnu… Si nous aimons tant nos amis, c’est qu’ils nous permettent de combler ces besoins contradictoires, d’être nous-même dans toute notre complexité en étant différents avec chacun.
L’ami symbiotique : celui qui rompt ma solitude
« Sonia, c’est plus qu’une amie, c’est une âme sœur. On pense aux mêmes choses en même temps, nos inconscients doivent être liés. Je ne sais pas si mon mariage durera toute la vie mais nous, nous serons toujours amies, c’est une évidence, pas une mièvrerie », assure Stéphanie, 31 ans.

Dans l’union étroite avec un autre être, mais hors des tourments de l’amour, nous recherchons un rempart contre notre solitude existentielle. « Mon amitié avec Marthe a profondément changé ma vie, on en a d’ailleurs fait un livre ("L’Intimité ou Comment être vrai avec soi et les autres" de Geneviève Lefebvre-Decaudin et Marthe Marandola, Lattès, 2004), témoigne la psychothérapeute Geneviève Lefebvre-Decaudin. Elle me donne une sécurité intérieure que ma famille ne peut me donner. »

Ni tout à fait moi-même, ni tout à fait un autre, l’ami symbiotique est mon double, mon miroir, celui avec qui je suis uni par des liens qui me semblent aussi indéfectibles qu’inexplicables. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », commente laconiquement Montaigne à propos de son grand ami La Boétie. « Dans une relation symbiotique, nous cherchons à être rassurés. C’est une amitié à tendance exclusive, je réduis le monde à ma relation à toi », résume le psychologue Patrick Estrade. Le monde paraît moins dangereux si nous sommes deux pour l’affronter. Mais de cette amitié « amoureuse » parfois étouffante, nous n’avons pas tous besoin, préférant la tranquillité d’un lien moins passionnel, plus solide à long terme.
L’ami confident : celui avec qui je peux être moi-même
« Ce qui est agréable avec les amis, c’est qu’ils vous aiment malgré vos défauts. On peut être soi-même alors que souvent, en famille, on a tendance à jouer un rôle : la fille obéissante, la femme aimante, la mère parfaite… », affirme Violette, 36 ans.

L’amitié offre la possibilité précieuse de ne pas être irréprochable, de pouvoir se montrer sans fard, avec ses doutes et ses insuffisances. « Le véritable ami est celui devant qui l’on peut se montrer nu », assure la thérapeute Marthe Marandola. « Pouvoir se confier et être vraiment compris sont donnés comme les premiers critères d’une amitié intime, confirme Jean Maisonneuve. D’autant que les enquêtes montrent qu’aujourd’hui, on est plus tolérant vis-à-vis de ses amis. On est passé d’une amitié exigeante à une amitié complice. »

« Cette robe ne te va pas » ; « Tu devrais peut-être le quitter »… D’un ami, nous acceptons des remarques que nous ne tolérerions de personne d’autre. « Les amis peuvent être des interlocuteurs de confiance parce que les enjeux sont moins importants que dans le couple ou dans la famille, explique le psychiatre Bernard Geberowicz. Ils donnent un avis plus désintéressé. » L’ami confident est celui qui ne me juge pas, qui me parle sans langue de bois… mais dont la franchise peut parfois me blesser.
L’ami tradition : celui qui me rappelle mes racines
L’ami tradition est souvent un ami d’enfance. Avec lui, on peut ressasser des souvenirs, redevenir un peu l’enfant que l’on était. « Garder ses amis d’enfance, c’est garder une certaine proximité avec ses parents, quelque chose de l’ordre du passé, du foyer. C’est une manière de dire : “Papa et maman, vous avez été de bons parents pour moi.” Car si on a eu une enfance horrible, on garde rarement des amis de cette période », analyse Patrick Estrade.

L’ami tradition est aussi celui avec qui on a remis en cause les valeurs familiales, pris de la distance par rapport à ses parents. « On trouvait toujours les parents de l’autre un peu meilleurs que les siens, commente la psychanalyste Danièle Brun. Si les parents sont morts aujourd’hui, l’ami nous rattache aussi à une période de la vie où ils étaient encore vivants, attaquables. » Même si nos vies ont pris depuis des chemins différents, j’ai besoin de ce témoin du passé qui me rappelle mes racines, me permet de mesurer le chemin parcouru. Au risque de cultiver une certaine nostalgie.
L’ami compensation : celui qui me donne ce qui me manque
« Si je suis l’aîné d’une famille nombreuse, où je m’occupais beaucoup de mes frères et sœurs, je vais souvent garder un rôle de leader en recherchant des amis qui soient de bons subordonnés, qui aient besoin de moi », ajoute Patrick Estrade.

L’ami compensation me permet de rejouer des scénarios de l’enfance, mais allégés de la jalousie qui est souvent le lot des relations entre frères et sœurs. Il est aussi celui qui me donne ce qui me manque, qui me permet de réparer les blessures de l’enfance. « Pour moi, Yannick est un peu comme un grand frère, explique Henri, 45 ans. Il me donne des conseils pour le boulot, il me coache. Dans un sens, il remplace ce père que j’ai très peu connu. » L’ami compensation me permet de régler mes névroses familiales, mais je risque aussi de lui faire payer des souffrances dont il n’est pas responsable.
L’ami ouverture : celui qui m’ouvre sur le monde
L’ami ouverture peut être un ami intellectuel. Un ami avec qui éveiller son intelligence, refaire le monde, explorer de nouveaux continents. A l’image des écrivains Jean-Paul Sartre et Paul Nizan par exemple, rebaptisés par leurs petits camarades de Normale sup « Nitre » et « Sarzan » , tant leur osmose intellectuelle était évidente. L’ami ouverture m’ouvre des fenêtres sur le monde. Cela peut être aussi par son mode de vie, son réseau d’amis, ses voyages… Il m’apporte une ouverture d’esprit, un regard décalé. Il a choisi une direction de vie qui n’est pas la mienne mais qui résonne en moi.

Concrétisant des choses restées latentes chez moi, l’ami ouverture représente la personne que j’aurais pu devenir si les circonstances de la vie avaient été différentes. Ami « poil à gratter », il m’amène aussi à me remettre en question. Ami initiatique, il me montre une autre voie. A condition que nos différences restent source d’enrichissement, non d’incompréhension.
POUR NOUS L’AMITIÉ EST... :
pour nous, L’amitié est…

Importante. 96 % des Français estiment que l’amitié est importante pour leur plaisir et leur équilibre personnel, et 49 % la jugent indispensable.
Active. Nous avons connu 25,6 % de nos amis pendant nos études, 20 % dans notre milieu professionnel, 15,6 % dans nos relations de voisinage. Enfin, 10,8 % d’entre eux nous ont été présentés par d’autres amis et 8,9 % par notre famille.
Clanique. Les amis d’un ouvrier sont à 55,1 % des ouvriers, à 3,5 % des cadres. Les amis d’un cadre sont à 50,5 % des cadres, à 7 % des ouvriers… L’amitié franchit rarement les barrières sociales.

Sources : Ifop/L’Express, 2000, et Insee, octobre 1998.
CEDRIC KLAPISCH : "UN LIEN MAGIQUE"
L’amitié est l’un des thèmes de prédilection du réalisateur, comme dans Les Poupées russes, sorti en juin (lire notre critique p. 44).

PSYCHOLOGIES : Pourquoi choisir de mettre en scène l’amitié ?
CÉDRIC KLAPISCH :
C’est un lien magique, d’autant plus fort lorsqu’il s’agit d’amitiés supranationales. J’ai voulu comprendre comment les gens s’associent malgré leurs différences. Un ami, c’est à la fois quelqu’un d’autre et quelqu’un de proche de nous, avec qui se produit une alchimie, se construit une proximité que l’on a parfois du mal à expliquer.

Notre époque vous semble-t-elle plus favorable à la découverte de l’autre ?
Oui, on a moins de préjugés, on accepte davantage les différences. Avec Internet, on rencontre des gens loin de chez soi… Il a peut-être fallu le cocooning des années 1980-1990 pour parvenir à vivre des choses en commun tout en respectant les individus dans leurs différences. On a beaucoup parlé des années 1970 comme d’une époque d’ouverture, mais c’était plutôt une période doctrinaire, pas si tolérante que ça. Aujourd’hui, la colocation ressemble à une communauté réussie, où les individualités peuvent s’exprimer.
A LIRE :
“La Passion dans l’amitié” de Danièle Brun.
Comment nous rejouons dans l’amitié nos premiers liens et nos premières amours. Un ouvrage basé sur des expériences cliniques, mais également truffé de références littéraires et cinématographiques (Odile Jacob, 2005)

“La Force de l’amitié” de Jan Yager.
Avantages et inconvénients des différents types d’amis, effets de l’amitié sur la santé, la vie de couple et de famille… Une sociologue américaine explore les différentes facettes de cette relation unique dont nous avons tous besoin (Payot, 2004).

Ségolène Barbé
juillet 2005



10/11/2008 00:17 par juste-1980

  • 10/11/2008 00:17 par juste-1980

Le Rif marocain une approche problématique

09/11/2008 16:40 par juste-1980

  • Le Rif marocain une approche problématique

    Le Rif marocain une approche problématique

    09/11/2008 16:40 par juste-1980

 Bonjour à tous et à toutes,voila un document ,rédigé par un doctorant de paris 8 (Khalid Mouna),que j'ai trouvé assez important et si vous avez d'autres choses à ajouter ou des remarques à faire sur ce document , ça serait bien de nous le faire partager , merci

 

 

 Le Rif marocain une approche problématique.

 Dans les ouvrages arabes d’aujourd’hui comme pour beaucoup de sociologues et historiens occidentaux, le Rif est avant tout la représentation d’un élément de révolte dans le champ politico-social marocain. Il est l’objet de nombreuses théories sociologiques1.
Dans l’ensemble des ouvrages arabes qui ont abordé la question berbère, notamment au nord du Maroc, certains ont défié le temps ; en effet, ils présentent une image
historiographique de référence du nord du Maroc. On peut citer ici l’oeuvre d’Ibn Idari
« Bayan Al Hibar » ou encore celle d’Ibn Khaldun « Kitab Al Hibar »…
Dès la première lecture, on constate que les reconquêtes arabes trouvèrent des obstacles qui se traduirent par une confrontation entre émules et révoltés. De par ses montagnes, Ibn Kahldun2 présenta le Rif comme une région inaccessible qui peut ainsi se révolter contre les gouverneurs du pays.
Chaque discours à propos du Rif commence traditionnellement par un concept idéologique qui a été élaboré au fil du temps, à travers des générations d’historiens et des généalogistes.
Malgré leurs divergences, les idées élaborées à ce propos se situent dans une même
problématique que nous présentons ci-dessous.
Les historiens cherchent le plus souvent les origines berbères en dehors du Maghreb ; on suppose ainsi qu’ils sont venus du Yémen, d’autres historiens comme Ibn Khatib et Bakri prétendent qu’ils ont été transférés du Shâm. Ibn Khaldun aussi commence son histoire sur « les berbères et les dynasties musulmanes » par la présentation de toutes les thèses qui ont abordé les origines des berbère, mais dans le but de les réfuter. Il estime que ces opinions sont erronées et bien éloignées de la vérité. Ainsi, il n’est pas question pour Ibn Khaldun desupposer qu’une telle nation qui comprend des nombreuses populations occupant une partie considérable de la terre, puisse avoir été transférée d’un autre endroit, et surtout pas d’une région très bornée.
1/Historiographie : Certains documents de l’historiographie musulmane conservent une partie de notre histoire humaine. Dans la région nord marocaine, cette historiographie est née selon Ali Oumlil d’un besoin de conserver deux types de traditions : « d’une part, celle du prophète (ses combats, ses actes et ses paroles…), d’autre part, les passés préislamiques des tribus arabes, leurs « jours » glorieux (ayyam), et leurs généalogies (anssab).»3. Malgré le développement de cette historiographie établie par les khalifes comme un moyen de conserver leur domination, cette méthode a mis en question l’Histoire officielle et révélé une certaine obscurité historique. Ainsi, « Cette histoire, telle qu’elle est relatée par les sources arabes disponibles n’a pu s’échafauder que sur un ensemble de notations rarement précises, presque toujours obscurcies par des traits d’allure légendaire. »4. En outre, l’instauration du Taklide (imitation) dans le domaine de l’historiographie « n’à fait que reproduire interminablement des erreurs méthodologiques et une information historique inexacte.»5. Les récits fondés sur l’imitation sont nombreux, mais presque tout inévitables : « Ils se recopient en général les uns les autres, s’entachant à l’occasion d’une partialité évidente. Ils n’offrent d’une somme réduite d’informations positives, diluées dans de longs développements qui côtoient à tout instant le faux ou le merveilleux.»6.
L’histoire marocaine n’aborde pas le sujet du Rif sous le règne des Sâadiens « mais on le retrouve dans le premier temps de la dynastie Alaouite. Sous le règne de Moulay Ismaïl, le Rif constitua une véritable pépinière des Moujahidins, combattants de guerre saints pour la reprise des villes occupées par les chrétiens »7. Cette armée Rifaine était commandée « par les Zanata Oulad El-Hamami, des Battoîa de Temsaman, Amar Ben Haddo, son frère Ahmed Ben Haddo et leur neveu Ali Ben Abdallah Ben Baho ».8
Sous le règne des Sultans Alaouites, le Rif a connu une série d’expéditions : « en 1766, le Soulatin Sidi Mohamed Ben Abdallah a dirigé une expédition contre le Rif qu’il razzia.
Moulay Sliman a fait plusieurs expédition (1802, 1810, 1812) dans le Rif pour y faire rentrer les impôts, notamment pour empêcher les tribus rifaines de vendre des grains aux Européens »9.

 I / Le Rif dans l’écriture coloniale

 I / Le Rif dans l’écriture coloniale
Après cette période d’historiographie musulmane, l’histoire maghrébine a connu, à partir du 19ième siècle, un cercle d’études coloniales, qui élimine toute référence au passé. Jusqu’ à la fin de 20ème, l’histoire du Maroc moderne « n’est établie que sur la foi de documents européens, aux données qu’ils fournissent… » 10.
Le schéma de la société rifaine présenté par les écrits coloniaux ne traduit pas une réalité historique et sociologique. ce lieu de savoir n’a pas été au fil de l’histoire un point de confrontation, l’histoire religieux et culturelle de cette région est très brillant dans l’ensemble de l’histoire marocain. On reproche à cette population sa férocité, ainsi que son isolement et son hostilité à l’égard des étrangers, notamment les Européens. A ce propos, Moliéras écrit en 1895 : « les rifains égorgeaient froidement, neuf fois sur dix, l’infortuné européen qui leur tombait entre les mains»11.
Depuis, le Rif12 fut présenté dans l’écriture historique comme une région en dehors de
l’autorité du pouvoir central « blad siba ». Laroui souligne que le mot Siba est « absent chez Ibn Khaldun, alors que le mot Makhzen s’y trouve »13. Quant aux rifains eux-mêmes, ils étaient condamnés depuis des siècles à la marginalité ; ainsi, au 19ième siècle, « le monde avait entendu parler d’eux comme des pirates, et parfois comme des demi sauvages, assez hardis pour s’attaquer à la marine européenne»14.
C’était cette vision des choses qu’on présentait. Ce schéma a été adopté depuis, et consacré par l’unanimité des historiens et des sociologues. Historiquement, le régime marocain pendant des siècles n’a pas eu la force d’être le maître des villes et des plaines ; il n’a guère pu étendre sa domination jusqu’aux montagnes et aux régions périphériques dont sont formés les deux tiers du pays. Des régions périphériques acceptaient que le Sultan soit leur chef religieux, mais ne supportaient pas du tout qu’il réclamât des impôts ou des services. Ils se chargeaient par eux-mêmes de constituer des petits Etats suivant chacun ses lois et ses propres coutumes.
Depuis l’histoire contemporaine du Maghreb en général et celle du Maroc en particulier ont pris leur place dans les recherches occidentales à travers l’anthropologie coloniale. Dans ce contexte, plusieurs méthodes ont été appliquées pour étudier les sociétés maghrébines ; parmi les méthodes les plus disponibles pour faire face à ce défit, on trouve le modèle segmentaire15, exercer par l’unanimité des chercheurs français, ainsi qu’anglo-saxons. A l’heure actuelle, les chercheurs, anthropologues et sociologues, sont fortement séduits par ce modèle et basent leurs études sur celui-ci.
Dans son oeuvre, R. Montagne 16 signale l’oscillation des tribus berbères entre deux pôles, l’un démocratique et l’autre tyrannique. Gellner cherche, pour sa part, à comprendre comment les chefs des tribus peuvent se maintenir en dépit de l’organisation segmentaire. Selon lui la réponse se trouve dans le domaine de la religion ; c’est le pouvoir des familles maraboutiques qui prend le rôle d’arbitrage social, qui permet de contenir les risques d’anarchie et de légitimer l’ordre politique.
Revenons au Rif marocain, en prenant ici l’exemple de l’étude de R. Jamous sur la tribu
Iqar Iyan du Rif oriental, l’importance des rapports de pouvoir proposés par Jamous complète le modèle égalitaire par un modèle hiérarchique ; selon Jamous les modèles existants sont des modèles contradictoires qui s’articulent pour ne former qu’un seul système. Il montre que les grands hommes d’honneur (amghare) possèdent toute forme de pouvoir et d’autorité sur un groupe (agnats) mais à la mort de l’homme d’honneur ce sont les mécanismes segmentaires qui commandent le champ socio-politique.
De même Jamous explique que le pouvoir des saints acquis par la « Baraka » reste limité, car « ils ne peuvent compléter leur domination spirituelle que par l’usage de la violence »17 ; or cela est contradictoire à leur statut. Cela dit, les modèles égalitaire et hiérarchique restent complémentaires, « l’un ne peut pas se substituer à l’autre »18.
Les sociologues marocains sont unanimes pour rejeter cette théorie avancée par « ce groupe de chercheurs qui s’identifie au nom de groupe de Pascon ».19 Dans son étude publiée en 1974, Hammoudi Abdallah développe une approche critique du modèle segmentaire. Son point de départ est une lecture de l’oeuvre de Gellener Ernest « Saints of the Atlas » ; Gellener considère les individus comme égaux, mais cette image « rejette le rôle d’influence des grandes familles, celles qui jouent le rôle de fournisseurs des candidats à la chefferie»20. Hammoudi explique que les anthropologues segmentaires oublient l’existence dans chaque société de formes sociales dominantes et de formes dominées -tantôt résistantes, tantôt alliées. Dans cette forme de structure sociale les rapports de force se change selon une hiérarchie complémentaire, à travers elle « les hommes font partie d’un ordre naturel et ils font partie d’un ordre social »21. Cet ordre est toujours dominé par les structures fortes.

 II / Les dimensions structurelles de la société rifaine

 II / Les dimensions structurelles de la société rifaine
Pour comprendre l’avènement de la société rifaine, il ne suffit pas simplement d’observer son état actuel ; il est aussi nécessaire de retourner en arrière car une simple définition du Rif par l’observation est insuffisante pour comprendre le Rif et ses deux ethnies. L’histoire est le mouvement même par lequel se met en relief et se révèle la nature de la société. Pour atteindre notre but, on définira la société rifaine à partir de certains critères : la langue, le territoire, l’habitat, l’artisanat, la dimension politico-religieuse, les fêtes et les femmes…
Dans ce travail de présentation de la thèse, nous nous limiterons aux dimensions linguistique,politico-religieuse, ethnique, le rapport entre les villes et les compagnes, l’organisation tribale ainsi qu’à la place des femmes. En effet, ces six critères nous semblent les plus opérants pour définir la société rifaine.
Avant d’exposer ces critères, il est nécessaire de poser ces questions sur les Jbala. En effet, lorsqu’on mentionne les Rifains, on développe principalement les références berbères alors que les Jbala sont particulièrement méconnus. D’où viennent-ils ? Sont-ils des berbères arabisés ou bien une population transférée d’une autre région ? Les mythes construits sur cette population sont plutôt énigmatiques au regard des données historiques. Les récits les plus répétés s’articulent en trois épisodes :
« 1 : la population antérieure serait formée de Swasa. De ces Swasa on ne sait rien, si ce n’est qu’on leur attribue les ruines, témoins d’un habitat ancien (…).
2 : des circonstances dramatiques mirent un terme à leur présence : ils furent chassés par des conditions climatiques exceptionnellement sévères, dont la nature exacte peu varier d’une version à l’autre : la plus répandue évoque un vent torride, sârqi (___,) d’une duré inhabituelle.
3 : ces Swasa s’en furent implorer l’intercession de Mulay Abd Salam Ben Mchich. Celui-ci leur répondit que, le fléau relevant de l’ordre divin, il n’avait sur lui aucun pouvoir »22.
Ce que nous savons avec certitude à l’heure actuelle, c’est que les Jabla sont des anciens Ghumara.
Revenons aux critères distinguant la population nord marocaine.
1/ Tout d’abord, le critère linguistique : le Rif, situé à l’extrémité occidentale du Maghreb, est peuplé de deux ethnies. La première est constituée des Jbalas, des arabophones, « si l’on remonte le flot de l’histoire pour tenter de déterminer à partir de quelle période l’usage de ce nom de Jbala est devenu courant, l’on trouve un chevauchement entre ces tribus et celle du pays Ghumara »23 et la seconde, de Rifains qui conservent l’identité et la langue berbères.
Cependant, la distinction linguistique n’existe plus de façon absolue, les habitants des
montagnes rifaines pratiquant des formes de langages intermédiaires et parfois mixtes.
On a souvent tendance à diviser le dialecte nord marocain en quatre catégories : le dialecte Jabla, le dialecte Rifain, le dialecte Sanhadja et le dialecte Zanata ; portant il existe des tribus soit du côté Ghumara ou de côté oriental qui pratiquent des formes différentes de dialecte, parfois mixtes.
A travers ce schéma linguistique, ces groupes constituent une population mixte dans la
chaîne Rifaine qui s’interpose entre Jbala et Rifains. Ce n’est sans doute pas un hasard que cette zone, où se trouvent les Jabla, les borde au Nord, à l’Ouest et au Sud alors que les Rifains les bordent à l’Est. Cette région possède par conséquent des limites floues.
En ce qui concerne le dialecte berbère que l’on retrouve dans la zone orientale. En mettant de côté l’élément ethnique exclusivement berbère, on trouve des tribus qui parlent l’arabe dialectal et le berbère Rifain, mais il y a également des tribus que ils ont gardé leur originalité linguistique. On peut deviser le dialecte berbère en trois sortes :
1/ des tribus qui parlent « le berbère le plus dominant dans la zone orientale, c’est « tarifit o tamazirt n’ Rif » (dialecte rifain) »24, cependant les divers groupes berbérophones qui parlent Tarifit, mais on trouve entre ces divers groupes une différence au niveau des vocabulaire et prononciation. Pourtant, ils arrivent à se comprendre facilement,
2/ les groupe parlant Sanhaja, complètement différent du dialecte Rifain. Un Rifain ne peut pas s’entendre avec des villageois du groupe Sanhaja ; le dialecte Sanhaja « et très proche du berbère parlé au moyen Atlas »25,
3/ le dialecte Zanata est peu parlé en comparaison des dialectes Rifain et Sanhaja.
Le dialecte Jbala est utilisé dans certaines tribus arabisées du nord du Maroc. On ne peut pas déterminer les limites de l’idiome du territoire Gumara ; en revanche, on trouve des formes linguistiques partagées. Cependant les Jbala et les Rifains ne sont jamais éloignés les uns des autres.

 II / Les dimensions structurelles de la société rifaine

 2/ Reprenons le rapport entre village et ville, on constate qu’il y a une forme de mélange
parfois contradictoire et parfois complice. Les villes26 ont joué un rôle important et durable en étant un lieu où entreposer et vendre ravitaillement, marchandises et produits locaux. Le réseau urbain a enserré et creusé les montagnes unifiant l’ensemble des territoires Rifains, ce qui a permis une intégration des diversités culturelles, tant dans la culture citadine que dans la culture villageoise.
Si les villes ont joué un rôle important et dynamique, elles permirent aussi une diffusion des rapports d’échange dans la zone rurale qui est située à la frontière. Plus spécifiquement, les centres urbains dominèrent les activités commerciales de la région, protégeant ainsi la vie sociale tribale des effets désintégrateurs du commerce.
Par ailleurs, la pression du pouvoir central sur les villes, précisément Tétouan et Tanger, a renforcé parfois la résistance des structures tribales et mis au premier plan les valeurs de résistance et d’immobilisation. Nous avons constaté, lors de notre première visite de terrain, que la structure économique et sociale locale est capable d’affronter les changements extérieurs. Ainsi, alors que l’Union Européenne finance depuis des années un programme de développement économique dans la région nord marocaine, les structures économiques se sont révélées infiniment résistantes au changement ; ce qui confirme que « le capitalisme ne s’est rapidement étendu que là où il a été protégé pendant sa jeunesse par le féodalisme »27.
3 / L’organisation tribale : la société rifaine est constituée de plusieurs tribus, chaque tribu elle-même constituée de plusieurs villages ; dans son étude, R. Montagne explique que les tribus rifaines possèdent les mêmes organisations politiques et tribales que le Sous du sud du
Maroc, « les petits groupes dont est formée la société berbère peuvent être classés selon leur degré d’importance : le plus simple est le hameau ou le village ; les villages s’associent fréquemment pour former l’unité à laquelle nous donnons habituellement dans notre terminologie administrative le nom de sous–fraction ; plusieurs sous-fractions où une dizaine de villages constituent un petit état élémentaire que l’on désigne généralement par le terme de fraction et auquel nous donnerons ici de préférence le nom « canton » ; une réunion de fractions, trois au quatre, parfois huit ou dix, prend le nom de tribu ; un groupe de tribus ou une masse considérable de fractions –vingt ou trente- celui de confédération »28.
4 / Passons au critère politico-religieux : le Rif au sens large possède 15% de la population totale du Maroc ; ce lieu de savoir n’a pas été toujours un lieu de confrontation aux grandes époques phénicienne et romaine et dans la première moitié des temps islamiques. Le détroit fut un lieu de dialogue entre deux parties islamique et chrétienne. C’est entre le 9ème et le 15ème siècle, précisément avec la monté d’une puissance chrétienne que vont changer les rapports sur la Méditerranée occidentale.
A partir du 11ème siècle, après la chute de l’empire islamique, c’est le Jihad qui va
bouleverser la région, non seulement son économie mais aussi ses structures sociales. La notion de Jihad va ramener avec elle une nouvelles formule sociale basée sur une catégorie de trois élites religieuses : le « Chrif », le « Alam » et le « Fkih ». Les trois formules constituent la pierre de touche de la formation religieuse des tribus, mais d’une forme hiérarchique, et interchangeable, car les trois participent à ce qu’on appelle « l’Islam associé », associé organiquement aux champs politique, de pouvoir et de savoir.
Le Jihad offrait aux chefs religieux un privilège tant symbolique qu’économique :
affranchissement des impôts et domination sur les terres. La naissance des « chorfas »29 est née à cause d’une nécessité politique, car leurs rôles politiques est primordial, dans la mesure où ils savent maintenir le lien essentiel entre l’écriture et livre.
A la troisième catégorie de la hiérarchie, on trouve les « Fkih »30, dispensateurs d’un savoir élémentaire auprès de la population. Il faut noter que le « Fkih » est un rôle complémentaire dans le rayonnement spirituel des « Chorfas » et « Ulama », son rôle est de préparer le terrain
à l’ordre politique, ainsi que d’assurer une bonne formation de la communauté à ses devoirs. Pour cela le « Fkih » possède des moyens importants, le « Msid » 31 et le « Talab » ; à travers le « Msid », le Fkih reste un maître qui joue le rôle de médiateur.
Le pays jbala joue un rôle essentiel dans ce domaine, sa réputation est très connue au niveau de la formation religieuse, les msides reçoivent des élèves venus des régions différentes. Une grande parties d’entre eux passe à « Quarawiyin » pour terminer la formation et le fkih Jbli est demandé dans tout le nord marocain, ce qui constitue un facteur économique simple mais qui tient son importance comme une source de revenus.
5 / le critère ethnique : l’utilisation d’éléments ethniques pour définir le type nord marocain est primordiale ; en effet, il existe une grande différence entre les Rifains et les Jbala. La population nord marocaine s’est formée au cours de siècles de plusieurs éléments ethniques ; selon l’étude de Ghirili32, le type berbère blanc avec des yeux verts et une taille grande,« constitue deux tiers de la population nord marocaine et correspond principalement à la population Gumara, en revanche le type basané avec des yeux foncés et une petite taille correspond à la population Sanhaja »33.
En l’occurrence au Maroc n’existe pas « un type berbère mais des types berbères »34. D’une façon générale, on peut trouver des critères généraux, mais cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de spécificité nord marocaine.
6/ Enfin, les femmes : nous savons que dans la société Rifaine, la jean fille qui atteint la
puberté doit être séparée de la société des hommes, elle doit rester encadrée dans celle des femmes. A partir de ce moment, la femme Rifaine garde les coutumes et la langue berbère ; si on prend en considération sa responsabilité de prendre soin des enfants, les garçons jusqu à la circoncision et les filles jusqu à leur mariage, on peut se rendre compte de l’influence de son influence en tant que formatrice sociale des jeunes générations. En outre, la femme berbère possède un côté mystérieux. La femme est capable d’user d’un pouvoir qu’elle considère comme un véritable pouvoir magique. On a recours à la femme âgée pour obtenir les bénédictions, comme par exemple les rites pour obtenir la pluie. On connaît même une série de pratiques magiques racontées sur les femmes qui ont pour but d’endormir la vigilance du mari ; le couscous roulé par la main d’un mort déterré du cimetière et donné à manger au mari par son épouse fermerait ses yeux et ses oreilles n’entendraient rien. Ainsi, c’est la femme qui souvent dirige la famille.

 III/ Approche problématique

 III/ Approche problématique
A la suite des recherches de terrain sur la population rifaine, un problème méthodologique a été soulevé par les chercheurs. Ce problème est d’ordre théorique, « une des erreurs qui est souvent commise par les anthropologues sur le terrain, consiste à enfermer les informateurs dans un cadre théorique importé, plutôt que de se mettre à l’écoute de ce qu’ils ont à dire, ceci à des conséquences sur l’analyse des données »35.
Notre étude repose sur deux fondements. Tout d’abord, il est nécessaire d’appréhender le Rif dans une perspective historique, les Rifains eux-mêmes sont issus d’une histoire précise dont il faut délimiter le champ.
Deuxièmement, il est impératif de se pencher sur le mode de vie et l’organisation des
Rifains, certains anthropologues estimant que « la sphère politique commence là où finit celle de la parenté »36. Pour cela, nous devrons observer la société Rifaine de l’intérieur, en la comparant avec celle de Sud (Sous) dans ses rapports avec le pouvoir central tant au niveau politique que religieux. On peut dire que le Rif actuel récolte les résultats d’une marginalisation historique et méthodologique.

 Bibliographie

 1 On cite ici deux chercheurs : David Hart et Jamous Raymond.
2 Ibn Khaldun a parlé dans son oeuvre « Ibar » du territoire de Gumara, qui s’étendait entre Tanger à l’ouest et Bades à l’est.
3 Oumlil Ali, (1982), L’histoire et son discours, essai sur la méthodologie d’Ibn Khaldoun,
F.L.S.H. Rabat p 14.
4 Provençal (L), E (1954), Un nouveau récit de la conquête de l’Afrique du nord par les
arabes, Revue d’étude arabes, T1 : 17-33, p. 18.
5Oumlil Ali, Ibid, p 14.
6 Lévi-Provençal, E Ibid, p 17.
7 Mimoun A, (sous la direction de René Gallissot), Le Rif sous le protectorat Espagnol (1912-1956) ; marginalisation et changements sociaux : naissance du salariat, Thèse soutenue en 1994, Paris VIII, p 35.
8 Ibid p 33-34.
9 Ibid p 34.
10 Lévi-Provençal, E (1922) Les historiens des Chorfa…Paris Larose, p 3.
11 Mouliéras Auguste (1895), Le Maroc inconnu, Tome I, Exploration du Rif, Oran p 132.
12 Dans notre travail, nous utilisons la conception du Rif définie par les géographes ; cette région est ainsi constituée de toute l’aire s’étendant de Tanger à l’Ouest et d’Oued Moulouya à l’Est. Il faut noter ici que le Rif pour les habitants de cette région ne désigne qu’une région limitée : la côté Est méditerranéenne et son arrière pays montagneux, autour de la ville d’Alhucema. Le Rif que nous allons présenter ici correspond aux deux ethnies : Jabla et Rifains.
13 Laroui Abdellah (1977), Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain,
Maspero, p 126.
14 Germain Ayache (1981), Les origines de la guerre du Rif, Publications de la Sorbonne Paris et S.M.E.R., Rabat, p 95.
15La segmentarité pour certains sociologues et anthropologues, est une théorie permettant d’étudier les sociétés traditionnelles, inspirée par les travaux de V. Hanoteau et A. Le Touneux. Avec le développement des recherches, la segmentarité est devenue une forme de réponse pour chacune des questions qui concernent les sociétés traditionnelles. Emile Durkheim a été le premier à proposer dans sa thèse « La division du travail social » (1893) le terme de segmentaire afin de qualifier les organisations tribales. Les premières analyses des sociétés tribales ont été marquées par l’approche évolutionniste ; à ce stade, Durkheim qualifie l’organisation segmentaire comme un prolongement de la horde. Ce type d’organisation s’apparente aux sociétés à solidarité mécanique, précédents celles à solidarité organique.
16 Dans son travail sur les tribus de sud de Maroc.
17 Raymond Jamous, (1981), Honneur et Baraka, les structures sociales traditionnelles dans le Rif, M.S.H Paris, p 184.
18 Ibid p 184.
19 Mahfoud Chkouri Mohamed, (1997-1998) (sous la direction de Pierre Philipe Rey),
L’anthropologie coloniale française et le Maroc thèse de doctorat, Université Paris 8, p 367.
20 Hammoudi Abdallah, (1974), Segmentarité, stratification sociale, pouvoir politique et
saints, réflexions sur la thèse de Gellner 147-179.
21 Norbert (E), (1991), La société des individus, Fayard, p 81.
22Zouggari (J), Vignet (Z), Ibid, p 154.
23 Ibid p92.
24 Ghirelli Angel, (1927-1928), Sociologia norté marroqui, p86.
25 Ibid p 87.
26 L’exemple des grandes villes du Nord : Tanger, Tétouan et Al Houcima.
27 Pierre-philippe Rey,(1978) Les alliances de classes « sur la l’articulation des modes de production » suivi de matérialisme historique et lutte de calasses, Maspero p11.
28 Robert Montagne, (1930), Les berbères et le makhzen dans le Sous du Maroc, essai sur la transformation des berbères sédentaires, Paris, p 148.
29 Le Chrif c’est un Alam est un Fakih au même temps, un homme de droit qui donne le droit dans les affaires les plus délicate, son capacité d’intervention dépasse les limites.
30 Le Fkih c’est un dispensateur de Coran et de Aldite.
31 Msid : c’est une école coranique où les élèves prenaient des cours religieuse.
31 Bourilley (J) (1932), (sous la direction L, provençal), Elément d’ethnologie marocaine,Larose, Paris 255, p 16.
32 On a trouvé cette étude sur le Rif marocain à la bibliothèque générale de Tétouan, cette étude qui n’a jamais était publiée nous paraît être un travail primordial dans l’ensemble des études réalisées sur cette région.
33 Ghirelli Angel, Ibid p 15.
35 Raymond Jamous, Ibid p 196.
36 George Balandier (2002), Anthropologie politique Puff, p 31.

                                     **Publie par Amrouch   a :

http://www.bladi.net/forum/82047-rif-marocain-approche-problematique/

 

Maroc : une révolution non dite...

09/11/2008 15:10 par juste-1980

  • Maroc : une révolution non dite...

    Maroc : une révolution non dite...

    09/11/2008 15:10 par juste-1980

 

Article rédigé par Laurent Bervas le mercredi 12 juillet 2006

lu par la technologie vocale Readspeaker

Le Maroc vit une révolution: économique, sociale et sociétale. Et n’en doutons pas, bientôt politique. Il bascule à grande vitesse d’une société «féodale» vers une société moderne.

La chose n’est peut-être pas apparente pour qui vit au Nord de la Méditerranée, mais le Maroc vit une révolution: économique, sociale et sociétale. Et n’en doutons pas, bientôt politique. Le pays bascule à grande vitesse d’une société «féodale» vers une société moderne. Particularité première? Cette révolution est le fait même de son leader, le roi Mohamed VI. Loin de la Révolution française qui eut besoin de sang et de guillotines pour se faire, le monarque prend ici le soin de la porter lui-même et d’amener son régime vers une monarchie de type constitutionnel. Bien sûr, celui-ci contrôle encore tout, au-delà même de la police, de l’armée et de la diplomatie. Bien sûr, il a également pris soin de placer à la tête des médias et des instances économiques des «amis du Palais». Mais un vent nouveau n’en souffle pas moins sur son royaume.

Sur le plan économique, les politiques d’inspiration libérales menées à travers tout le pays - et en premier milieu dans les grandes villes-, font ressembler à s’y méprendre le Maroc à un immense chantier à ciel ouvert, via notamment un programme de modernisation des infrastructures, du développement du tourisme, et des accords de libre-échange passés avec les Etats-Unis et l’Union européenne. Du côté des médias et de la liberté d’expression, les choses évoluent dans un sens positif, si l’on en croit Reda Benjelloun, grand reporter sur la chaîne 2M, pour lequel «il n’y a plus de tabous» et «tout peut être dit», même critiquer de manière violente le roi, comme ne manque pas de le faire régulièrement le journal Telquel. De quoi laisser penser qu’existe désormais une volonté de laisser s’exprimer et se construire une presse d’opinion, première étape nécessaire à une vie démocratique. Sur le plan social, la reconnaissance - réussie - des droits de la femme constitue elle aussi une véritable révolution dans un pays musulman. Celle des mentalités pendra du temps, mais la loi, par la volonté du roi, a déjà inscrit ces nouvelles libertés dans la société marocaine. A l’échelle politique, enfin, si l’on peut encore regretter, comme beaucoup d’amis marocains, que tout se fasse encore par la volonté d’un homme et non par celle du peuple, ne doutons pas que la révolution est inscrite dans les prévisions.

 

Mohamed VI a la volonté de régner, mais il sait aussi que la révolution se fera, avec ou sans lui. Alors autant en être l’initiateur... avant - prochaine étape, si le succès est au rendez-vous - de transmettre au peuple une partie de sa souveraineté. En définitive, et même si la chose ne peut être officiellement dite - la chose remettant en question un ordre ancien (une féodalité) qui, si la guerre était déclarée, ne manquerait pas de se défendre-, le Maroc vit indéniablement un tournant de son histoire. Une révolution profonde mais de velours. Si les promesses économiques sont tenues et profitables aux Marocains à brève échéance, le pays connaîtra à n’en pas douter une belle et prometteuse période. Sous le regard du public, le monarque funambule sait qu’il a entamé une traversée sans véritable retour. Tous, ici, l’espèrent paisible. Tous retiennent leur souffle. Avec un espoir: que les mers ne soient cette fois pas capricieuses, comme elles ont, dans le passé, pu l’être avec d’autres.

Changement des valeurs sociétales

09/11/2008 14:49 par juste-1980

  • Changement des valeurs sociétales

    Changement des valeurs sociétales

    09/11/2008 14:49 par juste-1980

Auteur : RHOFLANE Meriem

La famille Marocaine, à l’époque, a hérité d’un réservoir de valeurs traditionnelles qui organisent les relations entre l’individu et la communauté. Actuellement, les medias sont les principales sources des valeurs ; « L’éducation des masses, sans qu’elle ne soit généralisé, ont touché progressivement la majorité des jeunes. ils ont introduit un nouveau mode de socialisation qui s’est ajouté à celui de la famille. aussi un nouveau contenu éducatif et une nouvelle figure d’autorité, à savoir le maître ou la maîtresse d’école » (Rapport de cinquantaine, Société, Famille, Femmes et Jeunesse, 2006, 37).

Si l’on considère que ces mutations techniques sont des indicateurs principale de reformulation et de globalisation et aussi vers la modernisation des liens familiaux des membres de la famille surtout les jeunes. ces derniers convoyèrent le processus de changement technologique

2- Les NTIC-Intégration des nouvelles technologies de l'information et des communications (NTIC) en enseignement- à domicile :

Les NTIC fait une influence claire dans les familles Marocains, surtout que les gens certifient que les relations sociales, notamment familiales sans NTIC est impossible.

Et quand on pose la question sur l’existence du satellite, téléphone mobile et fixe à domicile, l’enquête assure que la famille sans medias et des télécommunications n’existe pas. Tous ça s’expriment l’intégration des familles dans la société de l’information, et la reformulation des liens familiaux, et aussi la réussite des opérateurs des télécommunications Marocaine pour l’intégration les familles dans le processus de la sociabilisation.

L’étude de terrain exprime que les NTIC sont des outils le plus important dans la vie quotidienne des jeunes Marocaines surtout le Téléphone mobile, en face la refusé des parents qu’ils ont exprimé l’ignorance des valeurs sociétale, les relations traditionnelles (sauf TV) et qui ouvre au jeunes la possibilité d’ouverture a l’externe (la société) plus que l’interne (la famille).

On observe après l’enquête que le satellite, le téléphone Mobile et l’Internet sont les plus utilisé par les jeunes et qui fait une influence très claire sur les liens familiaux des jeunes avec leur parents.

La même chose au niveau National, 20 millions de personnes sont des abonnés au mobile, prés de 2,393 millions abonnés au fixe et 526 080 abonnés à l’Internet (ANRT), et la télévision est un outil quotidien dans la vie familiale. Ces résultats d’accès aux NTIC reste insuffisants par rapport à l’importance de ses matériels.

2-1 Les jeunes et les TIC :

D’après l’échantillon acquit dans l’étude sur les NTIC qui concerne les jeunes entre 15et 35ans dans la commune Maarif Anfa à Casablanca au Maroc, on a constaté que tous les jeunes ont un certains niveau intellectuel ce qui laisse leur accès aux NTIC facile et habituel comme il a cité l’un des jeunes marocains « aujourd’hui tous le monde utilise les TIC, il na aucun problème concernant l’utilisation de ses matériels ». Mais en disant les TIC on parle d’un organe qui élaborent plusieurs outils c’est pour on va citer les outils les plus utilisés par les jeunes marocains selon l’enquête de terrain pour pouvoir distinguer leur importance.

2-1-1 La télévision :

D’après les entretiens avec les jeunes ainsi qu’avec les spécialistes, on a observé que la télévision est l’outil le plus utilisé. Et aussi il se considère d’une obligation qui doit être présente à chaque maison, et on pourrais bien touché l’importance de la télévision par la citation d’un jeune marocain « au Maroc la télévision égale la civilisation et toute personne qui n’as pas de télévision se classifie d’un primitive car la télévision symbolise la culture tant qu’elle est source d’information ».

Et concernant l’influence de cet outil sur les liens familiaux les jeunes ont exprimés que la télévision marocaine n’est plus informatif car les informations qu’elle transmette sont insatisfaisante car elle ne prend pas par considération le niveau intellectuel du récepteur et aussi parce qu’elle néglige la notion du temps en présentent des programmes à des horaires inconvenable au récepteur pour les suivre ce qui laisse la télévision affaiblit à l’égard du récepteur ce qui laisse le numérique au deuxième degré car il permet l’ouverture sur autre chaîne ou les jeunes trouvent leur satisfaction intellectuelle.

1-2-2L’Internet :

L’ordinateur est parmi les outils les plus utilisés au Maroc et d’après M.Driss un commerçant qui a un magasin de vente des TIC « les ordinateurs sont les plus achetés et surtout les PC portable », comme l’a déclaré l’ANRT que la plupart des personnes Marocains achètent les ordinateurs portables plus que les ordinateurs fixes. Et d’après M. AZIZ un technicien spécialisé et superviseur à Maroc Telecom il a bien ajouté que se sont les parents qui encouragent l’accès de leur jeunes aux technologies. Et parmi le technologies les plus utilisés il y a l’Internet qui d’après les entretiens avec les jeunes on a constaté que l’Internet permet de communiquer avec les membres de la famille à l’étranger avec des coups minimales et moins cher que l’utilisation du téléphone mobile alors que dans ce cas l’Internet renforcent les liens familiaux d’autres part la plupart des jeunes étudiants ont exprimé l’importance de l’Internet pour la transmission de l’information et des cours en utilisant le Hotmail ou le Yahoo et aussi pour coordonner leur études et recevoir des leçons de la part de professeurs. Et d’après les derniers études de l’ANRT l’accès à Internet a augmenté de 21.9 pour cent et d’après ce qui est prévus au marché d’Internet le nombre des abonnés continue a augmenter avec un taux de croissance de près de 21.9 en passant de 390 834 abonnés en décembre 2006 à 476 414 abonnés en 2007. Ce qui complémente vraiment les résultats prévus dans l’enquête de terrain.

1-3-Téléphone :

Comme il est connu le téléphone mobile était l’un des premiers technologies prévu dans le domaine des TIC et son importance s’engendre dans le rôle d’approcher les distances car d’après M Belgnaoui qui est psychologue et professeurs universitaires à la faculté Hassan II à Mohammedia il voit bien que « le téléphone mobile joue un rôle très important dans la vie des individus car il et un des moyens qui réalise le besoin d’appartenance social se dernier qui est résultat d’un échange entre les individus ce qui laisse l’utilisation du téléphone mobile très importante pour certains personne et pour l’influence des NTIC sur les liens familiaux je vois bien qu’il y a une influence surtout de la part des pères car comme il est connue le Maroc est un pays qui donne l’autorité interne (familial) au genre masculin en général ( père,fils,oncle...) alors que le père essaye bien d’exercer son autorité par la surveillance et par son suivi des comportements et aux utilisations des jeunes pour sécuriser leur jeunesse en négligeant que ses technologies (ordinateur,Internet,téléphone mobile..) n’ont pas de temps précis pour les utiliser alors que les jeunes choisissent la nuit pour communiquer loin de la surveillance et en cassant les normes de familles marocaines et c’est la ou on peux dire que les NTIC affaiblissent les liens familiaux et de même elles laisse détruire la valeur de confiance entre parents et jeunes » D’autres part le téléphone fixe elle a réalisé une forte hausse d’environ 89 par rapport à l’année précédente puisque le parc global d’abonnés a atteint en décembre dernier 2 393 167 contre 1 266 119 abonnés en décembre 2006 selon l’étude de l’ANRT.

2- L’influence des NTIC :

D’après les gens interrogés on a pu constater que les NTIC renforcent plus qu’ils affaiblissent les liens familiaux. et cette idée a eu naissance lors de l’enquête sur terrain qui a résulté que les NTIC sont souvent utilisé de la part des jeunes avec accord parental comme on l’observe au cyber club, car les parents autorise l’accès des NTIC en accompagnant leurs enfants et jeunes au cyber club pour profiter de la technologie et renforcer leur bagage. Et d’autres choisit l’abonnement à domicile, et ce qui renforce cette idée c’est l’étude de l’ANRT. Alors que les normes marocains ne sont plus un obstacle pour l’utilisation des NTIC ce qui nous laisse dire que les NTIC ont vraiment été une source d’information et de culture qui permet au gens d’échanger les idées, et de partager les pensées quelque sois leur niveau intellectuel ou leur genre, car le téléphone mobile à titre d’exemple renforcent les relations des fiancés avant mariage dans certains familles qui sont traditionnelles, et qui refusent la rencontre de la femme et homme seul sauf au cas de rédaction d’acte de mariage. Alors que le téléphone mobile reste une résolution au de conflits de différences des générations. Alors on pourrait bien dire que les NTIC cités sont parmi les bienfaits accueillit de la part de la technologie, car ils servent à améliorer l’esprit intellectuelle et même ils sont des moyens de distraction et de casse de temps pour certains personnes.



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Dans la peau d’un fanatique

08/11/2008 22:24 par juste-1980

Par Youssef Ziraoui
et Abdellah Tourabi

Témoignage Exclusif. Dans la peau d’un fanatique


La première fois que nous avons rencontré Abdelhakim Aboullouz, c’était début septembre, à Marrakech. Nous souhaitions nous renseigner sur le Cheikh Mohamed Maghrawi, dont la fatwa autorisant le mariage d’une fillette de neuf ans, émise dans les premiers jours du ramadan, avait provoqué un tollé. Nous savions que M. Aboullouz avait effectué un travail de recherche sur le salafisme à Marrakech. Réalisée sous la direction de Mohamed Tozy, universitaire, spécialiste de l’islam politique, la thèse de Abdelhakim Aboullouz* brasse le paysage salafiste marocain. Ce que nous ignorions en revanche, c’est la portée de son travail. Nous avons demandé au chercheur de nous introduire auprès du Cheikh. Il a hésité... Et pour cause. Si Aboullouz, qui a longtemps vécu dans le “milieu”, n’a pas eu trop de difficultés à en sortir, il y a quand même laissé des plumes. Six ans chez les salafistes, ça vous change la vie. Six ans, ça vous change un homme. Forcément. Aujourd’hui, Abdelhakim Aboullouz choisit de livrer à TelQuel ses joies et ses peines, de raconter ses peurs et ses angoisses, mais surtout, de nous expliquer “ce monde”. Au risque de s’attirer les foudres de ceux qu’il appelait, il y a encore peu de temps, “ses frères”.

*(Les mouvements salafistes au Maroc de 1971 à 2004, soutenue en mai 2008)


 

 
(DR)

Je m’appelle Abdelhakim Aboullouz. J’ai 35 ans, et pendant près de six années, j’ai vécu dans une secte, dans l’intimité d’un gourou. J’ai mangé avec lui, j’ai prié avec lui, j’ai ri avec lui... bref, j’ étais de la famille. Lui, c’est Mohamed Maghrawi, chef de file salafiste, qui sévit à Marrakech…


Le Cheikh, comme ses adeptes le surnomment, dirige l’Association pour l’appel au Coran et à la Sunna. Ma première rencontre avec Maghrawi, c’était un soir d’été 2002. A l’époque, j’étais étudiant à la faculté des
sciences politiques (Université Hassan II) de Casablanca. Lentement mais sûrement, l’idée de me lancer dans la recherche et l’enseignement a fait son chemin. Je concevais cette “mission” comme un sacerdoce. Il fallait donc que je plonge littéralement dans un univers nouveau, que je m’en imprègne. De fil en aiguille, j’ai décidé d’infiltrer les salafistes. Le mot (infiltrer) n’est pas trop fort. J’en ai parlé à mon père, pour avoir sa bénédiction, c’est comme ça que ça se passe dans ma famille. Il a accepté, j’avais intérêt à ne pas le décevoir ! Alors j’ai dit Bismillah, et j’ai foncé…


Wahhabite tal’mout
“Pourquoi avoir choisi Maghrawi ?”, me demande-t-on. Tout simplement parce qu’il dirige un mouvement qui compte des milliers d’adeptes qui lui obéissent au doigt et à l’œil , et il incarne à lui tout seul la présence du wahhabisme saoudien au Maroc. D’ailleurs, avec nos “amis” saoudiens, principaux pourvoyeurs de fonds du mouvement, Maghrawi n’a jamais vraiment coupé le cordon. Il faut dire que l’idylle ne date pas d’hier. Au milieu des années 1960, il est reçu à l’Université Attaïf à Médine en Arabie Saoudite, grâce à la médiation de Takyeddine El Hilali, figure historique du wahhabisme marocain. Quelques années plus tard, Maghrawi revient au Maroc avec une Tazkia (sorte de certificat d’aptitude à l’enseignement islamique) en poche, remise par le grand mufti saoudien Abdul-Aziz Ibn Abdullah Ibn Baz. Après un passage à l’Université Al Qaraouiyine à Fès, il multiplie les prêches dans les mosquées aux quatre coins du pays. En 1976, il fonde l’Association pour l’appel au Coran et à la Sunna, qu’il dirige depuis. Et quand il n’est pas en Arabie Saoudite, Maghrawi passe le plus clair de son temps dans la ville ocre. En marge de son travail “associatif”, Maghrawi a longtemps enseigné à la Faculté des lettres de Marrakech, adaptant le programme universitaire à la sauce salafiste. Depuis quelques années, il a pris son DVD (départ volontaire à la retraite), ce qui lui laisse plus de temps pour l’associatif.

Maghrawi, pas touche !
Je n’ai pas trop de difficultés à localiser le Cheikh. Pour le convaincre de m’introduire dans son univers, c’est une autre affaire. La première fois que je l’ai vu en chair et en os, c’était à la sortie de la mosquée. Au moment où il allait démarrer sa vieille Mercedes 240, comme celle des taxis, j’ai toqué à sa vitre. L’homme a l’habitude d’être sollicité en pleine rue, prodiguant ses conseils plus ou moins avisés. Il descend la vitre, je me présente : “Bonjour Si Maghrawi, Abdelhakim Aboullouz, je suis chercheur…”. Il me coupe net : “Vous les chercheurs, vous ne faites que courir après l’argent”, me lance-t-il droit dans les yeux, avant de démarrer en trombe. Heureusement que j’ai décidé de ne pas lâcher l’affaire. Dès le lendemain, je guette le moment où le cheikh quitte le siège de son association et je tente de l’aborder, une fois de plus. Mais Maghrawi est rarement seul, ses affidés ne le lâchent pas d’un pouce. Difficile donc de l’approcher. Je reviens à la charge autant de fois que les règles de la bienséance le permettent. Sans guère plus de succès.

Barakat al oualidine
Que faire ? Maghrawi est ma seule porte d’entrée. Même si l’Association est ouverte au grand public, il m’est impossible de drainer des informations essentielles s’il refuse de me parler. Je m’en remets à mon père, qui connaît le Cheikh depuis des lustres. Ma famille, originaire du Souss, est dans le négoce de l’huile d’olive depuis plusieurs générations. Et depuis les années 1970, mon père commerce avec Maghrawi. Ce dernier doit apprécier l’walid, vu que pour chaque fête religieuse, il lui fait don de quelques bidons d’huile du bled. Je parviens à convaincre mon père de contacter Maghrawi. Après quelques coups de fil, rendez-vous est pris avec le Cheikh, au siège de l’Association, un immeuble de quatre étages sis dans un quartier au nord de Marrakech. Première barrière à franchir, les quelques “vigiles en civil”. Enfin, façon de parler, car ils portent tous une gandoura immaculée à la mode afghane, et des sandales noires. Le port de barbe aussi est de rigueur, c’est une sorte de “tenue correcte exigée”, signe distinctif des disciples de Maghrawi. Nous leur annonçons que le Cheikh nous attend. Ils nous font signe de la main de les suivre. Nous nous exécutons et franchissons une porte métallique, qu’un des hommes de main de Maghrawi prend le soin de refermer. Ouf !

Bienvenue chez les fqihs
Nous pénétrons les lieux. A l’intérieur, l’ambiance est monacale. Pas de fioriture, pas de tableau, pas même une plante verte. Toutes les portes sont fermées. Pas un seul signe de vie non plus. Nous entrons dans une des salles où Maghrawi donne un “Darss” (cours). A l’ordre du jour, “l’enseignement sexuel”. Je suis surpris, et gêné. Surpris que chez les wahhabites, on parle aussi ouvertement de sexe. Gêné, parce qu’accompagné de mon père. Le Cheikh parle crûment de positions, enseigne à ses disciples “l’art de faire jouir sa partenaire”. Soudain, un disciple prend la parole, et lance à Maghrawi: “Cheikh, ménagez-nous, on n’en peut plus là, baraka alina”. Le Cheikh lui rétorque, sourire aux lèvres : “Mon garçon, libre à toi de faire ce que bon te semble, marie-toi, trouve-toi une copine… Moi, je ne fais que mon travail : dispenser un enseignement religieux digne de ce nom aux fidèles”. A la fin du cours, nous allons trouver Maghrawi. D’un ton malicieux, il lance à mon père : “Si Aboullouz, ça faisait si longtemps ! Vous ne vous êtes toujours pas laissé pousser la barbe... C’est problématique car le jour où on vous enterrera, on ne saura même pas par où vous prendre”. Ainsi donc, le Cheikh a le sens de l’humour, à mille lieux de l’image austère qu’il véhicule, avec sa barbe proéminente et son khôl. Bref, un Marrakchi pur jus.

Une foquia sur mesure
Le Cheikh a dit oui. Enfin. Il accepte que je sois des leurs. Mais à une condition, que mon travail “contribue à donner une image positive de la cause”. C’est donc donnant-donnant chez les salafistes. Que dois-je faire ? Ai-je vraiment le choix ? Je me contente de répondre : “Maykoun ghir l’khir a sidna Cheikh”. Je suis soulagé mais, dans le même temps, j’appréhende cette immersion. Première étape pour rentrer dans le moule du “Boy’s Band” de Maghrawi : je me laisse pousser la barbe, histoire de passer inaperçu. Je me rends chez le couturier salafiste, pour me confectionner ma fouqia immaculée. Du sur-mesure, pour quelques centaines de dirhams. Le tissu est fourni par le khayat lui-même. C’est bon, on y est. Le jour J est arrivé. La peur au ventre, je me rends à ma première séance de Tajwid dans une “maison du Coran”. Pour la première fois, je rencontre mes nouveaux “camarades de classe”. Des jeunes et des moins jeunes, affluant des quatre coins du pays. Je prends place dans la salle à côté des autres disciples, sur une natte à même le sol. Nasser, un de mes voisins, s’adresse à moi en plein cours en chuchotant : “C’est toi le chercheur ? Tu as de la chance d’être parmi nous, c’est une occasion pour toi de renforcer ta foi et ta connaissance de l’islam. Tu es béni. Amen”. Tous les jours, je me plie aux rituels des adeptes de Maghrawi. J’assiste aux cours de prédication, sans rater aucune prière. Je mémorise tout car je ne prends aucune note, j’ai peur que ce ne soit mal vu, que les gens se braquent. Je me fais discret, c’est toujours utile.

Parlez-vous salafiste ?
Cela fait désormais quelques mois que je baigne dans le “milieu”. Ma barbe a atteint un niveau acceptable, respectable. J’ai pris mes marques. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes (salafistes). Je me rapproche d’un certain Zakaria. Ce jeune homme sympathique, d’une trentaine d’années, est en fait le bras droit de Maghrawi. Il lui voue une admiration sans borne, ce qui lui a valu de gagner sa confiance au fil des années. Au point que, en l’absence de Maghrawi, c’est lui, Zakaria, qui tient la baraque. Il s’occupe du volet administratif, gère l’emploi du temps du programme “pédagogique”, et parle, à l’occasion, en son nom… Je monte voir Zakaria dans son bureau, pour lui adresser une requête : “Frère, je voudrais que tu m’aides dans mon travail de recherche”. Il me répond calmement mais fermement : “L’aide vient de Dieu, frère, je ne peux rien pour toi !”. Voilà, j’ai peut-être fait preuve d’indélicatesse. En fait, mon bagage culturel ne m’aide pas. Etant soufi à l’origine, je suis confronté à des rites dont j’ignorais tout jusque-là. Exemple : pendant que j’accomplissais la prière collective, je ne savais pas où mettre mes mains, les serrer contre la poitrine ou les laisser ballantes ? Mais le temps passe, heureusement, je m’acclimate, j’apprends un nouveau code de langage, facteur d’intégration par excellence. Trois expressions reviennent souvent : “Allah yatawalak”, me lance le Cheikh, à l’issue d’une conversation en tête à tête, où, semble-t-il, je le contredisais un peu trop. Je comprends que pour lui, c’est une manière de clore les débats. J’en prends acte. Je découvre dans la foulée une kyrielle d’expressions, à utiliser dans un contexte précis. Quand les disciples se retrouvent face à un “prospect” hésitant, ils lui adressent inévitablement un “Allah al mousta3ane”, une manière de demander à Dieu de ramener la brebis égarée dans le droit chemin. “Allah ya3tani bika” (Dieu prenne soin de toi), est la formule qui revient le plus souvent, mais seulement entre les disciples du Cheikh, entre affranchis. Pour tout dire, on n’y a droit qu’une fois totalement intégré dans le cercle. J’attendrai donc…

Le 16 mai, cette Moussiba
Quarante cinq morts ! Le bilan des attentats perpétré ce 16 mai à Casablanca est triste. La police multiplie les rafles dans le milieu salafiste, une cible de choix. J’ai un mauvais pressentiment. Je crains que les portes ne se referment. Mais le cheikh me fait de plus en plus confiance, au point de m’inviter aux réunions avec les autres cadors de l’Association, une dizaine de proches tout au plus. On y parle de tout et de rien, des horaires de cours, du remplacement d’un professeur malade… Un jour, je rends visite à Maghrawi, dans le but de poursuivre une série d’entretiens entamée quelques mois plus tôt. Allongé dans son salon, il n’a pas l’air préoccupé par les évènements. “Je n’ai rien à me reprocher, bien au contraire. Dès que je constate qu’une personne sort du rang pour se lancer dans le jihad armé, je n’hésite pas à en informer la police. Je ne risque pas d’être inquiété”, me confie-t-il, droit dans les yeux. Je continue donc mon travail, j’apprends au jour le jour, tout est bon à prendre, je ne sais pas pour combien de temps encore.

Ce que Maghrawi veut…
En théorie, il n’existe pas d’organigramme au sein de l’Association pour l’appel au Coran et à la Sunna, du moment que Maghrawi estime que c’est une hérésie. Mais en théorie seulement. Dans les faits, les adeptes observent un strict respect de la hiérarchie. A quelques exceptions près. Dans les années 1980, un des disciples du Cheikh a eu la mauvaise idée de le contredire en plein public, sur l’interprétation qu’il faisait d’un hadith. Mal lui en a pris, il s’est fait expulser du Darss manu militari. Aujourd’hui encore, on ne contredit pas le Cheikh. Si quelqu’un a une question à lui poser, il faut suivre “la procédure”. Cela consiste à lui envoyer une question écrite. Le Cheikh décide alors s’il accepte (ou non) d’y répondre, censurant au passage les questions qui pourraient l’embarrasser, ou sur lesquelles il n’a pas d’avis. Et quoi qu’il dise, ses mots sont sacrés, que ses disciples boivent comme du petit lait. Un beau jour, alors qu’il s’en prenait à l’Occident, “dont il faut s’écarter à cause de ses valeurs corrompues”, je me suis prêté au jeu des questions-réponses. J’ai opposé au Cheikh un hadith, qui dit en substance qu’il faut tolérer son prochain, et tenter d’en tirer le meilleur. Réponse de Maghrawi, visiblement vexé : “On en reparlera quand tu auras parfait ton enseignement. Pour l’instant, contente-toi d’écouter ce qu’on te dit”. On ne discute pas avec Maghrawi, on l’écoute.

Mes condisciples, mes amis ?
Le temps passe vite. Trop vite. Cela fait deux ans, déjà, que j’évolue dans le bain salafiste. Jusqu’ici, je n’ai pas rencontré de femme dans l’enceinte même de l’établissement. Mais j’ai appris par les membres de l’association, que plusieurs centaines de femmes assistent aux séances de lecture du coran. En fait, l’emploi du temps est aménagé de telle sorte que les deux sexes ne sont jamais présents au même endroit au même moment. Quant à mes congénères mâles, des commerçants, des fonctionnaires, tous issus de la classe moyenne, je suis de plus en plus proche d’eux. Pour autant, nous ne sommes pas amis. Je me demande même si ce mot existe vraiment dans leur vocabulaire. J’ai plutôt l’impression que, soit on est identique à eux, qu’on fait partie du même ensemble, soit on est différent, auquel cas on en est exclu, de facto. Tous les affidés de Maghrawi ne se rendent pas forcément à la maison du coran, ce qui n’empêche pas Maghrawi de faire salle comble. En fait, il existe deux catégories de fidèles : ceux qui assistent de manière régulière aux Dourouss du Cheikh, et ceux qui intègrent l’Association pour une longue durée. Le Cheikh a bonne réputation dans les milieux populaires. Un beau jour, une personne vient le voir pour lui faire part d’un problème personnel. Le Cheikh lui remet une cassette audio, qui lui servira “à faire face aux problèmes de la vie”. Séduite, la personne revient quelques jours plus tard remercier le Cheikh. Celui-ci lui propose d’assister aux cours de Tajwid. De temps en temps, l’hameçon prend, et le poisson devient de plus en plus assidu, jusqu’à faire partie du mouvement. Le bouche-à-oreille fait le reste. Beaucoup viennent de coins reculés du pays, sans savoir vraiment où ils mettent les pieds. Leur but est de parfaire leur connaissance du livre saint, et décrocher une Chahada (certificat) d’études du Coran, au terme de 6 années de rudes enseignements. Les meilleurs parviennent à décrocher une bourse d’études pour poursuivre leur apprentissage en Arabie Saoudite. Le cheikh, en tout cas, se félicite sans cesse du nombre grandissant de ses fidèles.

Dur dur d’être salafiste
L’emploi du temps est plutôt contraignant. Quatre à cinq heures de cours par jour, lecture du coran, prière... Pas vraiment le temps de flâner. Et puis, ce ne serait pas vraiment du goût du Cheikh, qui veille sur ses ouailles. Selon son humeur, le Cheikh peut juger que ses séides n’ont pas le droit de fréquenter les boîtes de nuit, ce que je conçois aisément. Mais les orientations doctrinales du cheikh vont même jusqu’à considérer les cafés comme des lieux profanes. En revanche, la pratique du sport est tolérée, voire encouragée. Presque tous les jours, c’est réveil aux aurores, rendez-vous à la mosquée, puis direction le terrain en hamri (terre battue) pour taquiner la balle. C’est l’une des rares occasions où les adeptes ne portent pas leur foquia, eux qui ne portent quasiment jamais de pantalon. J’ai du mal à suivre, il faut être sacrément motivé pour mener un train de vie aussi austère et respecter cette discipline quasi militaire… Evidemment, les “Maghrawistes” ne fument pas, ne boivent pas. Normal. Le sport reste donc un défouloir, le seul. D’où, peut-être, cet attrait pour les arts martiaux comme le karaté ou le taekwondo, souvent pratiqués en plein air. Le vendredi en revanche, c’est séance relaxation au hammam. La seule coquetterie qu’ils s’autorisent, c’est l’utilisation du “3itr”, parfum provenant d’Orient. Je trouve personnellement l’odeur trop forte...

Fouille au corps
Et puis les temps changent. Mes craintes se confirment. Mes hôtes se font de plus en plus suspicieux. Ça devait bien arriver un jour... Tout est parti du jour où le roi a prononcé un discours sur la nouvelle politique religieuse de l’Etat. “Les rites étrangers aux traditions marocaines ne sont plus les bienvenus au Maroc”, expliquait le monarque. Le message subliminal est clair : exit le wahhabisme et autres doctrines liées à des pays “frères et amis”. Tout simplement. Les autorités joignent l’acte à la parole : sur les neuf maisons du coran de Maghrawi, huit sont fermées. La police a placé en garde-à-vue deux fidèles du cheikh, des personnes que je venais d’interroger pour les besoins de ma thèse quelques jours plus tôt. Je me défends, je réfute, je jure, mais rien n’y fait. On ne me regarde plus de la même manière. Je suis devenu suspect (de délation) aux yeux des fidèles. Un jour, je me fais même fouiller par un responsable. Il pensait que je portais un micro sur moi... J’ai l’impression d’être dans un mauvais rêve. Tout avait si bien commencé. Je fais contre mauvaise fortune bon cœur. Maghrawi n’a pas totalement mis les clés sous le paillasson : le siège de l’Association est toujours ouvert.

Un mariage…
Hiver 2005. Aujourd’hui, c’est jour de fête. Un frère se marie et je suis invité. Je suis excité car je risque d’apprendre beaucoup de choses ce soir. Ce qui est pratique, c’est qu’on doit s’habiller comme dans la vie de tous les jours. Vers le coup de 21 heures, j’enfile ma foquia pour rallier la maison où se déroule le mariage. La cérémonie est un sommet d’austérité. Pas de youyou, pas de “sla ou slam 3la rassoul Allah”. Après un dîner arrosé de thé, l’auditoire a droit à une séance de psalmodie du Coran. Une seule personne prend la parole puisque la lecture du Coran en groupe constitue une hérésie (“Ce n’est pas ainsi que ça se passait à l’époque du prophète”, me prévient-on). Je demande à un des convives comment le marié a rencontré sa moitié. “C’est une dame d’un certain âge qui n’a pas trouvé chaussure à son pied. Elle craignait de finir vieille fille. Apparemment, lui, c’est quelqu’un de bien, nous nous sommes assurés de sa moralité”. Les salafistes ont leur propres réseaux pour se marier. Priorité aux “sœurs” salafistes, une piste très prisée. Dans le cas contraire, on se rabat sur une “fille bien, connue pour la ferveur de sa foi”. Une fille bien, à qui on fera endosser le voile noir salafiste, le fameux Niqab. Pas un seul centimètre de peau à l’air libre, de la tête aux orteils, et une fine ouverture au niveau des yeux. Dans la rue, on les appelle “les femmes ninja”, mais pour désigner leur compagne, les salafistes préfèrent le doux nom de “hlilti”, qui signifie “ma permise”. Juste un détail, ce soir-là, je n’ai vu aucune femme !

… et deux enterrements
Un “frère” est mort. Nous nous rendons par dizaines au cimetière. Après la mise en terre, nous observons un silence, comme le veut la tradition salafiste. Pas pour longtemps, car, non loin de là, un groupe de personnes pleurent leur mort et psalmodient des versets du coran. Les gens de Maghrawi apprécient moyennement qu’on vienne déranger ce moment de recueillement : “S’il vous plaît, taisez-vous, respectez nos morts”, lance un des disciples du Cheikh au groupe voisin. La réponse fuse : “Nous enterrons les nôtres comme nous l’entendons et comme nous l’avons toujours fait. Vous n’allez pas nous imposer votre islam”. Aïe, c’était le mot de trop. Sans trop comprendre ce qui est en train de se passer, je prends la poudre d’escampette pour m’abriter des jets de pierre qui fusent des deux côtés. La rixe prend fin quand deux leaders des deux camps exhortent les leurs de tout arrêter. Plus de peur que de mal, pas de blessés à déplorer. Il s’en est fallu de peu. Quelques mois plus tard, j’assistais de nouveau à des obsèques, celles d’un chahid tombé sur le champ de bataille en Irak. “C’est un moutahamiss, me lance le Cheikh, il voulait activer le jihad contre les agresseurs. Je lui ai bien dit qu’il courrait droit au suicide, il n’en a fait qu’à sa tête. Allah irahmo”. Ce jour-là restera gravé à jamais dans ma mémoire. Au moins 10 000 personnes, tout de blanc vêtues, ont déferlé sur le cimetière.

Le gourou et la secte
Difficile d’évaluer avec précision le nombre de fidèles de Maghrawi. En revanche, j’ai pu identifier pas moins de trente associations salafistes rattachées à l’Association pour l’appel au Coran et à la Sunna. Généralement, elles sont indépendantes financièrement mais, d’un point de vue doctrinal, elles suivent à la lettre les préceptes de Maghrawi. Souvent, ce dernier sillonne le Maroc pour inaugurer ses “filiales”. Nombreux sont les adeptes qui, après avoir achevé leur cursus, s’en retournent à leur ville d’origine, et fondent leur association. Autour de Marrakech, il existe quantité de villages salafistes : Douar Coco, Mimi, Sraghna, etc. Des adeptes se regroupent, et construisent leur “maison”. Ils comptent des disciples par centaines. Leur dénominateur commun : leur “allégeance” à Maghrawi. J’irai plus loin, en disant que le mouvement de l’Association pour l’appel au Coran et à la Sunna s’apparente à une secte. Maghrawi en est le gourou, le chef spirituel. Il transmet une idéologie puritaine, dans un espace fermé, dans lequel on pratique des rites spécifiques. La boucle est bouclée. Le Cheikh dispose de divers moyens pour transmettre sa pensée : les cours (Dourouss), les cassettes audio, où encore Internet (maghrawi.net). Au total, il y a une quinzaine de salariés à Dar el Coran qui travaillent à temps plein, un corps professoral et un service administratif.

Adieu “frères”
Tout va mal. Je n’arrive plus à écrire. Je me retrouve face à l’écran de mon ordinateur, à des heures tardives. “Man 3achara qawman sara minhoum (Qui se ressemblent s’assemblent )” dit l’adage. En ce qui me concerne, je suis contraint à changer plusieurs fois (par jour) d’habit, de langage... bref, je mène plusieurs vies, plusieurs quotidiens à la fois. Certes, de temps en temps, je souffle, je voyage, histoire de couper les ponts… mais aussi cette barbe qui commence à me peser. Six ans que ça dure. Mes parents, chez qui j’habite encore, sentent que quelque chose ne tourne pas rond. Ils ne croient pas si bien dire. Ils ignorent ce qui peut bien se passer dans ma tête. Je ne leur fais pas part de mes troubles, mes doutes… C’est sûr, à présent, il faut que je raccroche. D’autant que j’ai récolté suffisamment de matière pour ma thèse. J’arrête tout, c’est décidé. Moussamaha, mes “frères”, je vous dit adieu.

 


Histoire. Quand le Maroc a failli devenir wahhabite

En 1811, Moulay Slimanemane, sultan du Maroc, reçoit une lettre de Saoud Ibn Abdelaziz, nouveau maitre de la péninsule arabique, où il exposait les fondements de la doctrine religieuse qu’il entend défendre et promouvoir : le wahhabisme. Les idées et les thèses formulées dans cette doctrine sont accueillies avec enthousiasme par le sultan, car elles coïncident avec ses propres convictions religieuses. Pieux, austère, porté sur les sciences religieuses et auteur d’ouvrages théologiques, Moulay Slimane souhaite alors expurger le royaume des pratiques qu’il estimait déviantes et hétérodoxes. Il voyait d’un mauvais œil et critiquait ouvertement les coutumes et usages populaires au Maroc à l’époque, comme le culte des saints, la vénération des chorfas et le respect dû aux marabouts et guides des confréries. La doctrine wahhabite offrait une arme idéologique, cohérente et redoutable, pour combattre ces pratiques. Toutefois, le sultan a pris soin de marquer son désaccord avec certains aspects du wahhabisme, notamment l’excommunication des musulmans dont la foi est jugée suspecte. Moulay Slimane entame, donc, une série de mesures destinées à affaiblir les puissantes confréries et mettre en application sa nouvelle politique religieuse : interdiction des moussems organisés autour des différents saints, destruction des coupoles qui ornent les mausolées, annulation des taxes et impôts non religieux (ce qui a entraîné l’affaiblissement du budget du Makhzen). Dans une lettre, lue dans toutes les mosquées du Maroc, il fustige les rituels et les cérémonies organisés par les confréries, et demande de les bannir. La politique de Moulay Slimane a fini par susciter une violente levée de boucliers des zaouïas et des chorfas, dont le prestige et l’influence sociale et politique étaient compromis. Une révolte populaire secoue ainsi la ville de Fès en 1820, sous l’influence d’une alliance d’oulémas, de grandes familles et de chefs de confréries, qui vont jusqu’à demander la destitution du sultan. En 1822, Moulay Slimane finit par rendre l’âme, épuisé, isolé et incapable de mener à terme ses réformes religieuses.

 


Classification . Le salafisme pour les nuls

Comme l’indique la racine “salaf”, qui signifie les ancêtres ou les ascendants, le salafisme se présente comme un retour aux sources de l’islam et aux pratiques pures et non corrompues du prophète et de ses compagnons. Son apparition au début du 19ème siècle coïncidait avec une phase de décadence de la civilisation islamique, et d’affaiblissement du califat ottoman. Devant la puissance économique, militaire et technique d’un Occident dominant et sans cesse menaçant, le salafisme a été conçu comme une réponse endogène aux assauts des puissances européennes. Le mouvement salafiste considérait que les racines de cette décadence sont à chercher dans les rapports qu’entretiennent les musulmans avec leur religion. L’éloignement progressif de ces derniers d’un état initial de pureté, de simplicité, d’unité doctrinale, liturgique et politique représente la raison majeure de l’évanescence de la civilisation et de la puissance musulman. Deux courants se distinguaient déjà dans ce mouvement salafiste : un salafisme réformateur, accordant une grande importance aux réformes politiques pour sortir le monde musulman de sa déchéance, et un salafisme wahhabite, où les questions de la foi, de la pratique rigoriste de l’islam sont mises au premier plan. Le salafisme réformateur, développé par des penseurs comme Al Afghani et Mohammed Abdou, n’était pas hostile à l’Occident en tant que civilisation et espace ayant enfanté la modernité politique, mais il s’y opposait en tant qu’impérialisme et volonté de domination. Ce salafisme réformateur a influencé fortement le mouvement nationaliste marocain, et a fourni les fondements intellectuels, qui ont présidé à la création du Parti de l’Istiqlal. Moulay Mossafa Belarbi al Alaoui, figure tutélaire de ce salafisme au Maroc, était même l’un des fondateurs de l’UNFP. Après la guerre de 1973 et le choc pétrolier, le salafisme dans sa dimension wahhabite commençait à exercer une grande influence dans les pays musulmans. Propulsé par les fonds généreusement octroyés par les Etats du Golfe, et notamment l’Arabie Saoudite, le wahhabisme a pu s’implanter dans tous les pays musulmans à travers les universités islamiques et les fondations qui s’y sont installéss. Toutefois, la position de l’Etat saoudien lors de la guerre du Golfe en 1991, ainsi que l’installation des troupes américaines sur son territoire ont provoqué un schisme au sein de ce salafisme à dominance wahhabite, avec l’apparition d’un courant plaçant le salut de la société musulmane dans l’accomplissement du jihad, considéré comme “le plus haut point de l’islam”, selon un hadith du prophète. Ce courant portera alors le nom de “salafisme jihadiste” pour se distinguer des autres branches du salafisme.

 


Polémique. Maghrawi vs Yassine

Un ancien militant de l’UNEM, syndicat étudiant frondeur des années 60 et 70, se frottera les yeux, incrédule, en découvrant la nature de ceux qui ferraillent actuellement contre la domination des militants d’Al Adl Wal Ihsane dans les universités marocaines : les héritiers des groupes d’extrême gauche ont cédé la place aux salafistes, comme principale force d’opposition idéologique aux adeptes de Cheikh Yassine, notamment dans les facultés de lettres. Une chose qui n’est pas étonnante finalement, car les critiques les plus acerbes de la pensée politico-mystique de Abdeslam Yassine, ont été l’œuvre des oulémas salafistes marocains. Le plus véhément des détracteurs de Abdeslam Yassine, n’est autre que Mohamed Maghrawi. Ce dernier est l’auteur d’une série de livres, où il essayait de démontrer l’incohérence des idées du guide d’Al Adl, et le danger qu’elles représentaient pour une pratique saine, selon lui, de l’islam. Dans ses livres, Maghrawi reproche à Yassine les fondements mystiques de sa pensée qu’il considère comme une déviance et une forme d’associationnisme (shirk). Maghrawi rappelle l’influence exercée par le mystique andalou Ibn Arabi sur les thèses développées par Abdeslam Yassine et exhume l’excommunication d’Ibn Arabi par des oulémas musulmans, comme une preuve de la déviance d’Al Adl. Le salafiste marocain ne pardonne pas à Yassine sa fascination pour la révolution iranienne de Khomeiny en 1979, quand on connaît toute l’aversion portée par les wahhabites au chiisme et au régime iranien. Abdeslam Yassine n’est pas tendre également avec les oulémas salafistes et ne les ménage pas. Il a souvent fustigé la connivence entre ces théologiens et les régimes en place dans le monde musulman, et les accuse d’être “des oulémas du Palais”.

 


Plus loin. Ijtihad !

On peut tout reprocher à Mohamed Maghrawi, sauf son manque de cohérence. Malgré les tombereaux de critiques, les cris d’indignation, l’action en justice menée contre lui, Mohamed Maghrawi continue à camper sur ses positions. Il soutient mordicus que son avis sur la possibilité du mariage d’une fille de 9 ans n’est qu’une lecture fidèle et littéraliste d’un hadith authentique, rapporté dans Boukhari et Mouslim. Durant des semaines, la ligne de défense de Mohamed Maghrawi était claire et formulée sans ambiguïté : s’attaquer à sa fatwa équivaut à mettre en doute des textes religieux et une pratique du prophète rapportée par ces deux sources authentiques de l’islam. Et c’est là où réside le malaise que cette fatwa a suscité au sein des producteurs du sens religieux au Maroc. Ceci explique probablement le retard mis par le Conseil supérieur des oulémas pour répondre à l’avis émis par le cheikh wahhabite. Ces oulémas sont confrontés à une impasse où la production théologique musulmane s’est enferrée depuis des siècles : pas d’ijtihad, ni possibilité d’innovation quand un texte religieux existe.
Selon cette conception, le Coran et la Sunna ne sont conditionnés dans leur lecture ni par le temps ni par l’espace. Ils traversent les siècles et les continents, sans que leur contenu ne soit susceptible de questionnement ni d’interprétation. Partant, les appels à l’ijtihad demeurent des effets de style et de simples vœux pieux. La fatwa de Maghrawi a la vertu de nous mettre devant une situation où la morale publique réprouve et rejette le contenu d’un texte religieux. Les oulémas ont été ainsi obligés de suivre l’évolution des mœurs au Maroc, en déployant des trésors de rhétorique pour dissimuler leur malaise. Cet exemple démontre, au final, le décalage qui pourrait exister entre ces institutions religieuses et les transformations culturelles et sociales que connaît le pays. Car la société marocaine avait déjà produit son propre ijtihad.

Abdellah Tourabi
et Youssef Ziraoui

La légende Aouita

08/11/2008 22:20 par juste-1980

Par Youssef Ziraoui

Portrait. La légende Aouita

 
Symbole du retour en grâce de
Saïd Aouita : les murs des locaux
de la Fédération d’athlétisme
sont désormais ornés de ses
photos, en format géant.
(TNIOUNI)

Plusieurs fois recordman du monde, champion olympique, Saïd Aouita a marqué l’histoire du sport marocain, autant par ses performances que par ses frasques. Portrait du nouveau coach de l’athlétisme marocain.


Eté 1991, Stade olympique de Tokyo. Saïd Aouita, 32 ans, est sur la ligne de départ du 1500 mètres. Le quadruple recordman du monde va tenter un énième exploit, une médaille d’or dans ces championnats du monde d’athlétisme. Le coup d’envoi est donné. La course est rapide.
Au terme des trois premiers tours, Aouita se détache du lot, mais un certain Noureddine Morceli le colle de près. Impossible à ce moment précis de savoir lequel des deux coureurs va remporter l’épreuve. Doublé dans les 200 derniers mètres par l’Algérien, Aouita résiste, tente d’aller chercher son jeune rival. Mais le cœur n’y est pas, les jambes non plus, le Marocain ralentit le pas, avant de se mettre à marcher. Il se fait doubler par tous ses autres concurrents, et franchit la ligne d’arrivée bon dernier. “Aouita aurait pu finir la course à la seconde place mais, se sentant battu par Morcelli, il a préféré tout arrêter, se souvient le journaliste sportif Najib Salmi. Les caméras de la télé nippone sont restées braquées sur Aouita, elles ont carrément oublié la course, même l’arrivée. Il n’y en avait que pour lui”. Le Monsieur pages sports de L’Opinion poursuit : “À l’époque, le journal L’Equipe a titré en Une : Quand on s’appelle Aouita, on est premier ou rien”. Cette fois-ci, c’était rien. Le dieu des stades est redevenu un homme. Un homme battu, à terre. Mais un homme qui a marqué l’histoire de l’athlétisme mondial.

“Je dors, je mange, je m’entraîne”
Saïd Aouita a vu le jour en 1959 à Kénitra, dans une famille de condition modeste. Adolescent, il use ses godasses sur le bitume des ruelles de son quartier. Il aime courir, à l’occasion, et taquiner le ballon. Pas trop maladroit de ses pieds, il est repéré par la Fédération royale marocaine de football, qui le sélectionne en équipe nationale minime et cadet. Mais l’adolescent délaisse peu à peu le ballon rond pour se consacrer à la course. “Dans ce sport, j’aime surtout ne pas être dépendant des autres. Au foot, même si tu es bien, tu peux perdre à cause du reste de l’équipe. Je n’aime pas la défaite. Si je cours bien, je gagne. Sinon, je m’en prends à moi-même. Un point, c’est tout”, racontait Aouita dans une interview accordée au quotidien français L’Humanité au début des années 1990. Le gamin de Kénitra se consacre complètement à la course. Il s’entraîne en secret, ne souhaitant pas que ses parents découvrent sa passion pour la course : “Quand j’ai pris le chemin de l’athlétisme, mes parents ne le savaient pas. Mon père croyait que je continuais le foot. Après, il n’a pas apprécié, car j’étais bon au foot et qu’il prenait plaisir à venir au stade”, se rappelle-t-il.

En 1978, Aouita est sélectionné pour les championnats du monde de cross-country de Glasgow. Mais pour sa première compétition internationale, Aouita finit à la 34ème place. “J’étais vraiment malheureux, car je désirais la victoire par-dessus tout. Je me suis dit que jamais plus je ne courrais aussi mal”, lance-t-il à la chaîne de télévision britannique venue l’interviewer des années plus tard. Mauvais perdant ou bourreau de travail, Aouita s’acharne, sue sang et eau à l’entraînement : séances de musculation quotidiennes, journées marathoniennes, et hygiène de vie irréprochabe. “Je dors, je mange et je m’entraîne”, confie-t-il aux journalistes anglais. Aouita progresse, lentement mais sûrement. À partir de 1979, le jeune homme bat tous les records du Maroc sur 5000, 1500 et 800 m. “C’est là que j’ai compris que j’avais des possibilités en tant qu’athlète”, raconte-t-il.

Aouita est repéré par un certain Aziz Daouda, alors cadre à la Fédération royale marocaine d’athlétisme. Il parvient à décrocher une (petite) bourse étatique (500 DH par mois) pour s'entraîner à Marignane, en France. Le maire de la petite ville est un passionné d’athlétisme, au grand bonheur de Aouita. Il lui propose un poste d’employé municipal, payé au SMIC. En France, les talents de footballeur de Aouita sont à nouveau repérés. Le jeune coureur est même sollicité par le Paris Saint-Germain. Aouita décline la proposition, à la pelouse il préfère le tartan. Confiant, il s’inscrit au fameux cross du Figaro, à Paris. Lors de cette compétition très “courue”, Aouita s’aligne sur le départ pieds nus et… remporte la victoire haut la main. Un championnat du monde universitaire par-ci, une médaille d’argent aux Jeux Panafricains par-là, Aouita fait ses armes. Du Maroc, Daouda veille sur son poulain. Après quatre années de travail en commun, Saïd a établi un record personnel de 3 minutes 32 au 1500 mètres (alors une des meilleures performances mondiales). Son coach contacte alors L’Opinion pour lui faire part de l’exploit. Le journal de l’Istiqlal a choisi de titrer, en Une, “Le Maroc bat l’Allemagne en demi-finale de la Coupe du Monde”. Le lecteur, incrédule, ne pouvait comprendre un titre aussi énigmatique qu’en lisant l’article en pages intérieures. En fait, le journaliste voulait signifier que le temps réalisé par Aouita équivalait à une victoire en demi-finale de la Coupe du Monde contre une grande nation du foot. Il fallait y penser… “C’était une manière pédagogique de faire connaître Aouita au public marocain”, nous raconte Daouda.

Le roi salue le champion
Aouita est doué, mais il n’a pas encore percé. En 1983, il débarque, à 24 ans, dans un meeting à Florence, en Italie. Sans argent pour payer l’hôtel, il passe la nuit sur un banc de la gare ferroviaire. Lorsqu’il débarque au stade avec ses valises, les organisateurs n’en croient pas leurs yeux. Mais coup de théâtre : son nom ne figure par sur la liste de départ et, par conséquent, il ne peut prendre le départ. Mais Saïd insiste et - miracle des dieux de l’Olympe - les organisateurs acceptent sa participation à la course. Course qu’il remporte aisément, mais les haut-parleurs annoncent le nom du vainqueur vingt minutes après l’épreuve… le temps que les organisateurs le retrouvent. Cette même année, la révélation a lieu à Helsinki, aux championnats du monde d’athlétisme. Dans la capitale finlandaise, Aouita débarque en quasi-inconnu et repart avec une médaille de bronze, toujours sur 1500 m. Aouita s’en veut, il aurait pu faire mieux : “La médaille d’or était largement à sa portée, mais il est parti trop vite, il n’avait pas de jus au dernier tour”, rappelle ce journaliste sportif. Le jeune athlète est déçu, le reste du monde incrédule et Hassan II fier. Il accueille Aouita à Casablanca, au Complexe Mohammed V, à l’occasion de la finale de la Coupe du trône de football. Devant des dizaines de milliers de spectateurs, le roi, “premier sportif du pays”, lève la main de Aouita vers le ciel pour saluer le champion.

L’athlète enchaîne les stages d’entraînement et multiplie les bons chronos, mais à dix jours des Jeux Olympiques de Los Angeles de 1984, l’impensable se produit. Aouita se blesse à la jambe. “J’ai failli ne pas courir aux Olympiades, mais ma femme m’a convaincu que je devais quand même participer”, déclare-t-il dans une interview accordée à nos confrères d’Al Jarida Al Oula. Aouita s’aligne finalement sur le 5000 m, malgré son manque d’expérience sur cette distance. Il ne donne pas tout pendant les qualifications, ne souhaitant pas se faire “repérer” par ses adversaires. Mais lors de la finale, le Marocain terrasse ses rivaux en enregistrant un nouveau record olympique. Une star est née. À son arrivée à Casablanca, Aouita est accueilli par le prince héritier Sidi Mohammed et la princesse Lalla Meriem. L’enfant prodigue embarque dans la voiture décapotable du prince, en compagnie de Nawal El Moutawakil, pour sillonner les artères casablancaises. Les habitants de la ville blanche, descendus dans la rue par milliers, attendent le passage du champion. La foule est en délire, elle acclame son héros. Aouita a même droit à un autre hommage royal : de retour de Los Angeles, Hassan II lui aurait embrassé la tête, lui lançant : “Ce que tu as fait pour moi, 100 ambassadeurs ne l’ont pas fait”. Le boy de Kénitra entre dans l’Histoire par la grande porte en remportant la première médaille d’or marocaine aux Jeux Olympiques (succédant à feu Abdeslam Radi, médaille d'argent du marathon aux JO de Rome en 1960).

Mais sur sa méthode de travail, Aouita se veut discret. Il s’entraîne la nuit, loin des curieux et des caméras, et ne fait étalage de son talent qu’en compétition. La presse internationale s’extasie, crie au “miracle Aouita”, s’interroge sur son rythme cardiaque d'extraterrestre. Lui s’en offusque presque : “Beaucoup de personnes voudraient connaître mon secret. Je m’entraîne dur, dur, dur. C’est ça mon secret”. En 1985, il confirme sa performance des JO en battant coup sur coup les deux records du monde du 1500 et 5000 m et reçoit le Trophée Jesse Owens, récompensant le meilleur sportif de l’année. À Rome, à l’issue d’une course historique, il descend sous la barre des 13 minutes au 5000 m. “L’image d’un champion à genoux remerciant Dieu a fait le tour de la planète”, rappelle la presse internationale. Parallèlement à sa carrière sportive, Aouita crée en 1985 une école d’athlétisme. “J’ai fait le tour du Maroc, j’ai trouvé une dizaine d’athlètes de grande qualité, qui sortaient de milieux défavorisés et qui en voulaient. Je ne regrette pas, car ils ont tous réalisé de bonnes performances”, raconte-t-il. Une école qui a vu défiler de futures stars de l’athlétisme comme Hicham El Guerrouj, ou encore Brahim Boutayeb, champion olympique à Séoul du 10 000 m. Mais l’expérience tourne court. La raison : Aouita se plaint du manque de reconnaissance de ses ouailles et finit par mettre les clés sous la porte.

Brouillé avec Hassan II ?
En 1987, le roi Hassan II préside la cérémonie d’ouverture des Jeux Panarabes, qui ont lieu à Casablanca. Il charge deux de ses proches d’aller chercher Aouita. Le monarque tient à ce qu’il assiste aux festivités. Les émissaires du roi se rendent à Rabat et demandent à Aouita de se rendre au Complexe Mohammed V à 14 heures 30, comme le veut “Sidna”. Mais le champion leur oppose un niet catégorique. “Je suis navré, mais à 14h30, je m’entraîne”, aurait-il lancé. Les messagers reviennent donc bredouilles et annoncent la nouvelle au roi. Ce n’est que vers le coup de 20 h 30 que Aouita fait son apparition au Complexe Mohammed V et se rend à la tribune officielle, où le roi l’attend. Il prend la main du roi pour le baisemain, mais Hassan II la retire et, fait rarissime, tend la joue à son champion. Après quoi, il lui souffle : “Tbarkellah aâlik, continue, tu sais ce que tu fais, entraîne-toi…”. Aux JO de Séoul en 1988, Aouita, malade, ne parvient pas à réitérer son exploit de Los Angeles. Blessé à la cuisse, il ne s’aligne finalement que sur le 800 m, mais parvient à décrocher une médaille de bronze.

Malgré tout, Aouita reste LA star marocaine. Les Marocains aiment désormais le footing, investissent dans un survêtement et une paire de baskets, et suivent de près les performances de leur idole. “Il a contribué à décomplexer les Marocains. Avant, ils partaient battus contre les grandes nations de l’athlétisme. Aouita, au contraire, affichait une grande confiance en lui”, analyse Najib Salmi. Et de poursuivre : “Si les Marocains suivent le 1500 et le 5000 mètres en famille, c’est bien grâce à lui”. Mais Aouita a les défauts de ses qualités. Ce qui passe pour de la confiance chez certains, est interprété comme de l'arrogance par d’autres. Devant un parterre de journalistes, il s’autoproclame “meilleur coureur au monde”. Attendu par des dizaines de journalistes en conférence de presse, l’athlète se permet d’arriver avec plusieurs heures de retard, quand il ne change pas le lieu du rendez-vous à la dernière minute.

Toujours est-il que Aouita crève l’écran et les publicitaires s’arrachent son image. Tout a commencé avant sa performance aux JO de Los Angeles, quand une agence publicitaire de la place lui propose un sponsoring pour la défunte boisson gazeuse Sim Orange. Cet été là, Aouita est médaillé d’or à Los Angeles et le Maroc goûte à “la saveur naturelle de l’orange”. Depuis, l’icône nationale est de toutes les pubs. Une réclame pour une marque de lait, une Swatch à son effigie, le TNR Rabat-Casablanca en son nom… Le roi Hassan II, à qui on ne refuse rien, aurait fait appeler Aouita à sa résidence d’Ifrane pour lui demander d’être sa mascotte pour une publicité d’orange. Aouita, estimant que cette pub ne convient pas à un champion de sa stature, commet l’irréparable et oppose un non catégorique au monarque. C’est le début d’une brouille avec Hassan II qui durera de nombreuses années, et qui vaudra au coureur une longue traversée du désert.

Alors qu’il habite à Sienne en Italie, Gianni Agnelli, le flamboyant président du groupe Fiat, lui fait cadeau d’une Ferrari Testarossa. Agnelli, accessoirement président de la Juventus de Turin, avait décidé la même année de récompenser Michel Platini, pour sa saison chez les bianconeri, ainsi que Diego Maradona, star napolitaine. La voiture est débarquée au port de Casablanca. Najib Salmi, qui a assisté à la scène, raconte : “Avec des journalistes présents sur place, on a demandé à Aouita : ‘Tu vas rouler avec ça à Casa ?’. Il nous a répondu : ‘Non, je vais l’offrir au roi’”. Fin de l’histoire et début de la légende urbaine. Certains racontent ainsi que Hassan II, rancunier, aurait refusé le présent. En lui tapotant l’épaule, il lui aurait lancé : “C’est moi qui fais des cadeaux à mes sujets”. Pour Salmi, cette histoire relève du mythe : “Quand quelqu’un venait se plaindre au roi des frasques de Aouita, le monarque leur répondait : Racontez çà à qui vous voulez. On ne détruit pas la Koutoubia”.

De Miami à Doha
Nommé Directeur technique de la Fédération royale marocaine d’athlétisme en 1993, son expérience tourne court après quelques mois d’exercice. Quatre ans plus tard, le roi prononce son discours de la Fête de la Jeunesse où il rend hommage à Aouita : “Peux-tu imaginer, et nous le disons en toute modestie, que lorsque pour la première fois lors des Jeux Olympiques, le drapeau marocain a été hissé grâce à Aouita et Nawal, beaucoup de spectateurs se sont demandé qui est ce Morocco ? Ils ne le connaissaient pas. Ceux qui se sont posé cette question ont par la suite connu ce Morocco davantage par Aouita et Nawal que par son roi, ton humble serviteur”. La même année, Aouita goûte aux joies de la politique, et au passage, à ses désillusions. Il se présente aux élections législatives à Casablanca sous la bannière USFP, “pour faire entendre la voix des sportifs au Parlement”, mais ne parvient pas à se faire élire.

Installé en Floride depuis, Aouita reprend ses études et prépare un master en gestion administrative. Début du millénaire, Aouita est nommé Directeur technique à la Fédération d’athlétisme d’Australie. Mais son passage dans l’hémisphère sud soulève la polémique. Le CV qui a atterri sur les bureaux de la fédération australienne mentionne que Aouita aurait été le coach de trois champions olympiques, parmi lesquels Hicham El Guerrouj. Les dirigeants marocains de la FRMA montent au créneau et crient à l’imposture. Les responsables australiens ouvrent une enquête et l’histoire sera classée sans suite. En 2005, Aouita rejoint le Qatar. Là-bas, il officie en tant que consultant pour la chaîne Al Jazeera. Après trois ans de bons et loyaux services, il est rappelé à la rescousse par le général Housni Benslimane, qui lui propose de reprendre les rênes de la Fédération d’athlétisme, après la piètre prestation des Marocains aux JO de Pékin. Aouita accepte, c’est le retour en grâce tant attendu. La mission du champion : redorer le blason de l’athlétisme marocain. C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

 


Nomination. Objectif Londres 2012

Début septembre, la Fédération d'athlétisme nomme l'ancien roi du demi-fond au titre de directeur technique national. “Mon programme comporte le repérage des jeunes talents de 14 à 17 ans dans les écoles et les ligues régionales d'athlétisme”, déclare alors Aouita. “J'ai un caractère de champion et mon langage est celui du défi”. L’ex champion a d’ores et déjà lancé un vaste programme de détection de talents qui devrait porter ses fruits à moyen terme. Déclarant avoir les coudées franches, Aouita s’est fixé des ambitions pour le moins optimistes : “Il faut aller aux prochains Jeux Olympiques et réussir comme l'a fait la Jamaïque lors des JO de Pékin. Ce pays a réussi, sur une période de cinq ans, à former des spécialistes des courses de vitesse”. Lors de la conférence de presse suivant sa nomination, Aouita a tenu à prévenir son monde : “Si un cas de dopage est établi, il ne faut pas s'attendre à de petites sanctions, mais à une exclusion à vie”. À bon entendeur…

La toile des grandes familles

08/11/2008 22:07 par juste-1980

  • La toile des grandes familles

    La toile des grandes familles

    08/11/2008 22:07 par juste-1980

Par Youssef Ziraoui, Wafaa Lrhezzioui
et Fédoua Tounassi

Enquête. La toile des grandes familles

 
Abbas El Fassi, en conversation détendue avec sa ministre de la
Santé, Yasmina Baddou, qui est
aussi… l’épouse de son neveu.
(TNIOUNI)


Liés par le sang, les réseaux familiaux fournissent l’essentiel des élites qui dominent l’économie et la politique du royaume. TelQuel vous explique comment et pourquoi.


Dimanche 28 septembre, cimetière Achouhada de Rabat, à quelques encablures du quartier des Oudayas. Alors que le muezzin vient d’annoncer la prière d’Al Asr, une marée humaine se déverse sur le vaste terrain saturé de milliers de tombes. La présence des femmes n’est pas souhaitée, tradition oblige. Les hommes donc, nombreux à
avoir fait le déplacement, passent par la porte arquée, sous le regard vigilant de policiers en faction dépêchés pour l’occasion. Une foule dense emprunte le chemin goudronneux, qui divise le cimetière en deux parcelles distinctes. La plus grande est réservée au chaâb, au peuple. La plus petite accueille les notables dans leur dernier voyage. Là même où Driss Basri a été enterré, près d’un an plus tôt.

Les mines sont défaites en cette après-midi de ramadan. Aujourd’hui, on pleure Abdelkrim Khatib, fidèle serviteur de la monarchie, de Mohammed V à Mohammed VI, en passant par Hassan II. L’état-major du PJD a répondu présent, pour un ultime hommage au patriarche, tout comme le reste de la classe politique marocaine. Le gouvernement de Abbas El Fassi est là, l’opposition aussi. Egalement de la partie, le prince Moulay Rachid, émissaire de son frère, est escorté de conseillers royaux. L’ami du roi, Fouad Ali El Himma, a lui aussi été “convoqué”. Bref, “ils sont venus, ils sont tous là”, comme dans la chanson.

Après la mise en terre du Dr Khatib, ses proches forment une “haie d’honneur” pour recevoir les condoléances. Celles de Mohammed VI d’abord. Le conseiller Mohamed Moôtasim remet à la famille du défunt une lettre frappée du sceau royal. Au premier rang, le tout-puissant général Housni Benslimane paraît atteint. Saâd Hassar, secrétaire d’Etat à l’Intérieur, ne parvient pas à étouffer ses sanglots, pas plus qu’un Ismaïl Alaoui, secrétaire général du PPS (Parti du progrès et du socialisme). “Souab” de circonstance ? Certainement pas. Les trois hommes sont en fait les neveux du défunt Dr Khatib.

Il est 18 heures. La cérémonie protocolaire prend fin, plus de deux heures après son coup d’envoi. Les Khatib et apparentés rebroussent chemin vers leur villa du quartier résidentiel Souissi. En famille, bien sûr…

“A chaque mariage ou enterrement, la palette politique est variée, nous explique Ismaïl Alaoui. Mais ces moments ne ressemblent ni à un congrès, ni à une réunion de parti. Nous n’abordons pas de question politique et, en général, chacun garde ses idées pour lui”.

Comme dans toutes les familles, le sujet qui fâche, en l’occurrence la politique, est soigneusement évité. Aucune entorse à la règle ? “Bon, il arrive qu’on échange des points de vue, avoue le numéro 1 du PPS, sans se souvenir d’une prise de bec à raconter. En revanche, quand nous revêtons la casquette d’hommes politique, nous nous disons nos quatre vérités”. Ismaïl Alaoui se remémore, sourire aux lèvres, une anecdote. Alors âgé de 17 ans, son oncle le Dr Khatib l’avait présenté comme “le révolté de la famille” à un leader tunisien, rencontré au domicile des Alaoui. “Je n’avais pourtant pas le crâne rasé à la Yul Brynner, ni les cheveux longs. Le seul écart que je me permettais était de retrousser aux chevilles mes socquettes, portées en principe jusqu’aux genoux”, plaide le fils spirituel de Ali Yata, père du communisme à la marocaine.

Politique, religion et argent
Dans Les élites du royaume, Enquête sur l’organisation du pouvoir au Maroc (Editions L’Harmattan 1997), Ali Benhaddou distingue trois ensembles caractérisant, hier comme aujourd’hui, l’élite marocaine : les chorfas, les oulémas et les commerçants. Chacune de ces entités détient une sorte d’avantage comparatif, qui lui permet de se distinguer de la plèbe. Point commun : elles se réclament d’une autorité supérieure aux hommes et extérieure à la société. Les chorfas, descendants du prophète Mohammed, sont assimilés par l’auteur à la noblesse musulmane. “Ils possèdent, entre autres, la baraka, domaine de la foi pure, et font de cette vertu l’objet d’une crainte révérencielle”, analyse le chercheur en sciences humaines. Pour leur part, les oulémas, respectés du fait du double caractère de leur institution, morale et intellectuelle, “incarnent les pouvoirs de la science religieuse et de la science profane”. Les commerçants, eux, sont parvenus à tirer leur épingle du jeu et détiennent désormais “le pouvoir exclusif de l’argent”. L’aristocratie marchande existe au Maroc bien avant l’arrivée du protectorat. En 1873, le sultan Moulay Hassan, engagé dans “la voie de la civilisation et des réformes”, fait appel à leurs services.

Objectif : améliorer la gestion du pays, au niveau des affaires économiques et de l’administration. C’est à cette époque, rappelle Benhaddou, que Moulay Hassan “réhabilite la figure charismatique du grand vizir”. Dès lors, de grandes dynasties bourgeoises se forment. Un siècle plus tard, elles ont la quasi-mainmise sur “les grands appareils économiques, bureaucratiques et politiques”. Aujourd’hui encore, leur nom demeure familier pour tous les Marocains : les Benjelloun sont au service de l’Etat depuis le règne de Moulay Hassan 1er et les Bennouna ont failli, au lendemain de l’intervention française en Algérie, en 1830, se tailler une principauté à Tlemcen. Les Bennis voient leur nom rentrer définitivement dans l’Histoire, en 1873, quand El Madani, alors ministre des Finances, fomente l’insurrection des tanneurs en réaction à la taxe imposée au marché des peaux. A cette même époque, d’autres familles émergent : les Benslimane, les Tazi, les Benchekroun, les Bennani sont vizirs ou chargés de l’exploitation des domaines fonciers et, accessoirement, de la gestion du Trésor public. Les Chraïbi, les Benkirane, les Guessous, les Berrada, occupent, quant à eux, des postes importants dans le négoce, la finance, la diplomatie et l’administration fiscale. Dans un échange de bons procédés, les commerçants sont courtisans et courtisés à la fois. “Le sultan avait aussi besoin d’eux, soit pour le prestige, soit pour garantir leur fortune acquise contre des spoliations toujours possibles”, analyse Benhaddou.

Des noms vieux de plusieurs siècles
Les oulémas ont, très souvent, reçu le pouvoir en héritage de leurs aïeuls. La famille El Fassi en est l’archétype. Avant de devenir théoricien de la réforme islamique Allal El Fassi, figure du nationalisme marocain, a usé les bancs de l’Université islamique d’Al Qaraouiyine, où son père enseignait quelques décennies plus tôt. Abdellah El Fassi, grand-père de Abbas, actuel Premier ministre, fut grand vizir de Mohammed V. Abdeslam, oncle de Abbas, dirigeait l'Université Al Qaraouiyine , avant de devenir ministre de l'Education nationale. C’est lui qui a lavé le corps du souverain Mohammed V après sa mort. Dans un dictionnaire dédié aux noms de famille du Maroc, l’écrivaine Mouna Hachim fait même remonter l’ascendance des El Fassi “au conquérant du Maghreb Oqba Ibn Nafi El Fihri, né une année avant l’Hégire”. Comme quoi, l’histoire remonte loin, très loin…

Aujourd’hui encore, la famille El Fassi continue de pourvoir la classe politique marocaine. Taïeb Fassi Fihri, ministre des Affaires étrangères, n’est autre que le neveu d’Abbas El Fassi, ancien ambassadeur et chef du gouvernement depuis 2007. Adil Douiri, ancien (et jeune) ministre du Tourisme de Mohammed VI, est le fils de Mhammed Douiri, un des dirigeants historiques de l’Istiqlal. D’autres familles se sont fait un nom sur le tas, comme les Bensouda ou les Guennoun, dont l’ancêtre Mohamed El Madani Guennoun, très influent, fit rénover l’enseignement islamique en 1883. “Aujourd’hui, les descendants de ces familles siègent, les uns, au conseil de régence, symbole de leur pérennité, les autres, diplômés de grandes écoles, aux administrations centrales. Et grâce à la reproduction sociale, ils naviguent dans toutes les sphères dirigeantes du pays”, croit savoir Benhaddou.

De leur côté, les chorfas jouissent d’une grande liberté et de nombreux avantages. Exonérés d’impôts, ils bénéficiaient de concessions foncières auxquelles le reste de la population ne pouvait prétendre. “On compte deux principaux groupes de chorfas. Les Alaouites qui, depuis 1668, se rattachent à la dynastie régnante, et les Idrissides, qui descendent de la première dynastie marocaine. On trouve également des chorfas, dits étrangers, venus, les uns, de Sicile et de Mésopotamie, comme les Skalli et les Iraki, les autres, plus nombreux de Tlemcen, de Mascara ou de Figuig”, rapporte l’universitaire. Parmi les signes distinctifs de cette population bien née : ses membres s’appellent Lalla, Sidi, ou encore Moulay.

Le dénominateur commun à ces trois classes (marchands, oulémas, et chorfas) est la possession terrienne. “Près de 40 000 hectares détenus par les familles chérifiennes, lettrées et commerçantes en 1968, leur étaient acquis au début du XXème siècle”. Après l’indépendance, ces familles confirment leur prédominance. “En 1973, 50 0000 hectares de terres de colonisation privée ou officielle sont passés entre les mains de représentants de l’élite politique, bien placés au gouvernement”, indique le chercheur. Plus loin dans le temps, au 19ème siècle, certaines familles ont fait leur beurre grâce à la spéculation sur le blé, surtout en période de famine. Durant ces années, des terres furent cédées contre un seul sac de grains.

Trois classes et une caste
Dans une thèse de doctorat, précédant l’ouvrage sur les élites marocaines, Benhaddou s’intéresse déjà à la formation de la classe dirigeante. D’après cet état des lieux édifiant, plus de la moitié des 285 personnalités aux commandes du pays (administration, politique, économie…) sont de souche marchande. Les autres descendent des lignées chérifiennes et lettrées. “L’étude de la généalogie montre que leurs pères, grands-pères et arrière-grands-pères fournissent à l’Etat chérifien ses vizirs, ses secrétaires, ses diplomates, ses magistrats et ses idéologues religieux et politiques, sans interruption depuis la deuxième moitié du XIXème siècle”, analyse t-il. L’identité généalogique fonctionne comme un véritable pedigree, un moyen d’identification des “lignages prestigieux”. Ainsi, l’endogamie prévaut dans ces trois milieux.
Dans les maisons aisées, on se marie entre gens fortunés pour le rester. Les chorfas se reproduisent entre nobles pour “préserver la pureté du sang”. Et les familles makhzéniennes convolent entre membres du même monde pour s’assurer l’hérédité des tâches publiques. Le Maroc s’apparente alors à une société de classes plus ou moins fermées, qui évoluent au gré des alliances. Mais il n’est pas rare qu’un individu appartienne à plusieurs groupes. “Pour redorer leur blason, plusieurs chorfas n’ont pas hésité à monnayer leur nom et à s’allier à des familles non chérifiennes”, explique John Waterbury dans son livre Le Commandeur des croyants, la monarchie marocaine et ses élites (Editions PUF, 1970). Benhaddou étaye : “Les commerçants, eux, cherchaient avec empressement à donner de la respectabilité à leurs affaires. A côté de ces mariages de prestige, les liens avec des familles du Makhzen assuraient aux milieux d’affaires la bienveillance de l’administration”. Aujourd’hui encore, les ténors de l’économie marocaine cherchent des alliances avec le pouvoir politique. La même logique a-t-elle poussé Sâad Kettani, héritier de l’empire Wafabank, à épouser la fille de Abdelhadi Boutaleb, puissant conseiller royal sous Hassan II ? Mariage d’amour ou de raison ? La question reste posée…

Jamais sans mon Fassi
Les premiers à avoir tissé de telles alliances sont les Fassis, qui quittèrent leur ville dès qu’ils s’y sentirent trop à l’étroit. “Leur fortune est due initialement au sultan Moulay Slimane, qui, au début du 19ème siècle, en a fait son groupe favori. Il leur avançait argent et marchandises”, rapporte l’historien Abdelahad Sebti dans L’Anthropologie et l’histoire, cas du Maghreb (éditions Toubkal, 1988). A l’époque, les Fassis se partagent en deux groupes. Les premiers (Jamaï, El Mokri, Benslimane, Bensouda, El Fassi…), grands commis de l’Etat de génération en génération, puisent leur puissance et leur fortune de la proximité du sérail. Les seconds (Benjelloun, Tazi, Lazrak, Lahlou, Berrada, Sqalli…) sont rompus aux affaires (import-export et finance) qui les mèneront jusqu’à Manchester ou aux Indes. Mais ces “héritiers de la fonction publique et du commerce”, comme les appelle Ali Benhaddou, n’ont jamais constitué deux ensembles distincts. Les Fassis sont connus pour se marier entre eux. “Alach nhdiw khirna lghirna ?”, (pourquoi donner nos richesses à ceux qui ne sont pas comme nous ?) est une maxime qu’ils appliquent à la lettre. La preuve en chiffres : “Sur les 300 hommes de pouvoir, âgés de 30 à 70 ans et représentant les 50 familles les plus riches du Maroc, 17% sont mariés avec leurs cousines parallèles, 69% d’entre eux ont contracté un mariage communautaire, une forme déguisée de l’endogamie parentale”, relève Ali Benhaddou. Objectif ultime : la préservation du patrimoine familial, foncier surtout, et culturel au besoin. Mais toute règle a son exception. Le magnat de la finance, Othman Benjelloun, est l’un des rares à avoir bafoué les traditions, épousant une amazigh. Mais pas n’importe laquelle : Leïla Meziane, la fille du maréchal Mohamed Meziane, lui-même marié à la Fassie Fadela Amor. “Les familles soussies ont lancé une offensive sur les Fassis dans les années 1960. Depuis, il est moins tabou de s’unir en dehors du cercle”, note Ahmed Aâssid de l’IRCAM (Institut royal de la culture Amazigh). Le ministre de l’Agriculture, Aziz Akhannouch, se décrit fièrement comme un produit de cette évolution, abandonnant jeu d’alliances tribales et communautarisme. Et d’évoquer ses origines maternelles, fassies, et paternelles, soussies, pour démontrer l'ouverture d'esprit de sa famille. Dans le même sens, son neveu, Mohamed Akhannouch, a épousé la fille de Moulay Taïeb Cherkaoui, récemment nommé premier président de la Cour suprême.

La journaliste de l’hebdomadaire arabophone Al Ayam, Maria Moukrim, a planché durant un an et demi sur l’imbrication des filiations nationales, dressant une cartographie très détaillée des familles marocaines, publiée il y a quelques mois sur Al Ayam Magazine. “La tâche est sans fin. Plus j’avançais dans mon travail, plus j’identifiais de nouveaux liens de parenté, et plus il était difficile d’arrêter”, plaisante-t-elle. Et de conclure : “Les familles aujourd’hui courtisanes l’étaient, déjà, depuis plusieurs décennies”.

Petite brouille en haut-lieu
Comme l’illustre l’expression populaire marocaine relative aux liens éloignés de parenté, “il y a une odeur de chair sur la hache” (Rihat chahma f’chakour). Immanquablement, les babines familiales bavent et les combats de coq explosent. Les alliances ne sont pas éternelles. En 1937, une guerre froide fait imploser le mouvement nationaliste, qui se divise alors entre affidés de Allal El Fassi et partisans de Hassan El Ouazzani. Plusieurs décennies plus tard, la rancœur est toujours présente, comme un atavisme, et culmine lors des élections législatives de 1963 qui voit les deux familles se disputer le siège de la ville de Ouezzane.

Chaque famille a aussi sa brebis galeuse, repérée par ses absences aux mariages ou enterrements. Abdelmoughit Slimani, l'ex-président de la commune des Roches Noires, embastillé à Salé, garde peu de liens avec sa nièce, mariée au fils de Lalla Malika, tante paternelle de Mohammed VI. Croupissant depuis quelques années à la prison de Kénitra, Hassan Kettani, figure du salafisme marocain, est pratiquement renié par la famille El Fassi. Car, beaucoup l’ignorent, mais il possède un aïeul commun avec le Premier ministre : Abdellah El Fassi, grand vizir du sultan Mohammed V. “Tous les Marocains des classes dirigeantes nationales se connaissent personnellement. Que ces relations soient amicales ou hostiles importe moins que le fait qu’elles existent”, résume Waterbury.

Un long fleuve pas si tranquille
Mais, même chez les élites, rien n’est acquis. Au début des années 90, le FMI (Fonds monétaire international) tire la sonnette d’alarme sur l’état financier du pays : les deniers du royaume vont dans les poches de ces petits et grands noms qui tiennent les rênes de l’administration et de l’économie. Hassan II “commande” alors une campagne, dite “d’assainissement” des structures dirigeantes. Exécutée par Driss Basri, la chasse aux sorcières laissera sur le carreau plus d’une famille.

“Certains industriels, qui ont senti le vent tourner, ont choisi de se reconvertir dans la finance et la spéculation. Au final, seuls les moyens calibres, pas assez entourés, y laissèrent des plumes”. Ceux qui avaient pour habitude de faire cavalier seul retiennent la leçon : “Jouer au loup solitaire ne peut être qu’un rôle temporaire et il faut, tôt ou tard, s’intégrer à un réseau d’alliance, prophétisait John Waterbury des décennies plus tôt. Les alliances sont des investissements multiples et à long terme. Pour parer à toutes les éventualités, il faut miser sur tous les tableaux. Les individus isolés n’ont jamais joué un rôle important dans la société”. La preuve : les dynasties bourgeoises du Maroc qui se sont constituées au 19ème siècle ont réussi à s’inscrire dans la durée.

L’exemple le plus frappant, encore une fois, reste la lignée El Fassi. “Quand on fréquente des enfants de ministres et de notables, on ne va pas tomber amoureux d’un ouvrier, c’est aussi simple que cela, nous lance ce jeune apparenté à la famille. Ma mère m’a déconseillé de faire des mésalliances, d’épouser une femme beaucoup plus pauvre… ou beaucoup plus riche”.

En fait, pour reprendre le bon mot d’un entrepreneur soussi, “les jours de l'Aïd, les réunions de la famille El Fassi doivent ressembler à un Conseil de gouvernement”. Et pour cause, en pareilles circonstances, il y a du beau monde à l’affiche : un Premier ministre par-ci, une ministre de la Santé par-là, un ministre des Affaires étrangères, un ministre des Affaires générales et économiques. Dans le civil, ils sont oncles, cousins, gendres… Et l’arbre généalogique étend son feuillage jusque dans la chaîne télévisée Canal+. Ali Baddou, agrégé de philosophie, professeur à Sciences Po et chroniqueur sur la chaîne française n’est autre que le cousin de Yasmina Baddou, ministre de la Santé, et accessoirement petit-fils du directeur du protocole de Mohammed V.

Au jeu des liens incongrus, la parenté “sûre et certaine” de Driss Benhima, actuel patron de Royal Air Maroc (et fils d’un ministre de l’Intérieur sous Hassan II), avec Jacques Chirac a fait le tour des tables de café. Sauf que dans le “bain de réseau”, aucun tuyau ne relie vraiment le patron de la RAM et l’ancien président français. Passées les frontières, le monde marocain n’est plus si petit.

 

[ voir la cartographie]


Relève. Tu seras un homme (politique), mon fils

Mai 2008, le Premier ministre Abbas El Fassi accorde sa première interview. Pour son baptême du feu médiatique, le patron de l’Istiqlal n’a pas opté pour un titre de presse national, mais pour un site Internet inconnu et mineur : amadeusonline.org. Le patron de l’Istiqlal y répondait aux questions de son petit-neveu Brahim Fassi Fihri, le fils de Taïeb Fassi Fihri, ministre des Affaires étrangères… La boucle est bouclée. L’Institut Amadeus, regroupant de jeunes étudiants chapeautés par Brahim Fassi Fihri ambitionne de se faire une place au soleil à coups de “colloques, publications et actions de lobbying”. Et, “réseautage” aidant, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, cette jeune génération a réussi à attirer dans son “tour de table” des célébrités comme André Azoulay (conseiller royal), Mustapha Terrab (PDG de l’OCP), Hervé de Charrette (ancien ministre français des Affaires étrangères)… Depuis, le projet a, semble-t-il, fait des émules. Tarik El Malki, membre fondateur du Cercle des jeunes économistes, a décidé de franchir le pas du think tank, “pour réconcilier les jeunes avec la politique et les faire entrer dans le débat public”. Petit détail : Tarik El Malki est le fils de l’ancien ministre de l’Enseignement. En famille, on vous dit…

 


Roturier. L’ascension est possible

La meilleure chance pour un fils du peuple de gravir très haut les échelons de la société marocaine est de naître la même année que le prince héritier. Et pour cause : “Depuis Hassan II, le Collège royal est le premier lieu de formation et de renouvellement des futures élites”, explique cet observateur. L’institution a permis à Fouad Ali El Himma & co d’être propulsés des campagnes marocaines à la place de passager de la luxueuse voiture royale. Les camarades de classe du roi se retrouvent dans les cercles proches du Pouvoir. D’un père instituteur à Ouarzazate, Rochdi Chraïbi est devenu directeur officieux du cabinet royal.
Fils de alem, originaire de la lointaine région de Bejaâd, Yassine Mansouri a exercé diverses fonctions officielles avant d’être nommé à la tête de la DGED, le service de renseignement extérieur du royaume (DGED). Pour ceux qui voient le jour entre deux promotions royales, les grandes écoles restent un deuxième circuit de cooptation, qui a notamment souri à Meziane Belfqih, devenu conseiller de Mohammed VI.