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13/08/2008 23:56 par juste-1980
Exclusif. La vérité sur la guerre du rif
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1922, homme de troupe marocain
enrôlé par l’armée espagnole, brandissant un "trophée de guerre”. (BETTMANN/CORBIS, ED. TALLADIER) |
| L’histoire secrète de la République du Rif. Les ravages des armes chimiques. Le mépris de Abdelkrim pour Allal El Fassi. Le double jeu du sultan Moulay Youssef Abdelkrim Khattabi a planté une république au cœur d’une monarchie dominée par deux puissances coloniales : la France et l’Espagne. C’était en 1922. Sur cet événement extraordinaire, ainsi que sur la guerre qui a embrasé tout le Rif entre 1921 et 1926, mettant en émoi tout l’Occident et inspirant bien des révolutions à venir, un livre (“La Guerre du Rif”, Editions Tallandier), dont la parution est attendue le 30 |
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| avril, revient avec un éclairage nouveau, fourmillant de rapports confidentiels et de témoignages directs. Victoires, défaites, intrigues, trahisons, etc. TelQuel restitue pour vous, avec l’aimable autorisation des auteurs, les moments les plus saillants de cette formidable leçon d’histoire, douloureuse, complexe, aux prolongements et aux résonances tout à fait actuels. Les suppliciés d'Igueriben Le 17 juillet 1921 au matin, une colonne de 200 hommes et d'une centaine de mulets chargés de munitions et de barriques d'eau quitte Anoual pour ravitailler Igueriben, à la pointe sud du dispositif espagnol au Rif. Mais, pour la première fois, sur les six kilomètres escarpés menant à Igueriben, c'est un déluge de coups de feu croisés qui accompagne sa progression. Une soixantaine de blessés, une vingtaine de morts, la majorité des mulets tués ou abandonnés à l'ennemi, la plupart des tonneaux perforés : c'est le lourd bilan de cette première tentative de sauvetage. Parvenus à Igueriben, les survivants de la colonne dirigée par le capitaine Cebollinos von Lindeman, distribuent aux assiégés les quelques dizaines de litres d'eau qui ont échappé aux balles rifaines. À peine un verre d'eau par homme. Le lendemain, nouvel échec d'une colonne de secours qui doit rebrousser chemin devant le tir ennemi. Le 21, le général Silvestre en personne, accouru de Melilia, tente de coordonner une sortie de 3 000 hommes pour libérer à tout prix les derniers suppliciés d'Igueriben. Ceux-ci, calcinés par la chaleur, en sont réduits à boire leur urine et à sucer des cailloux pour essayer de s'hydrater entre deux assauts rifains. Derrière les remblais et les barbelés du poste isolé composé d'une dizaine de tentes coniques, la peur cède à la terreur tandis que hurlent les blessés atteints de gangrène et que se décomposent déjà, dans une odeur asphyxiante, les cadavres des hommes et du bétail sur ce piton pelé de quelques centaines de mètres carrés. Ouberrane, Sidi Brahim, Igueriben… le général Silvestre pensait avoir tissé une solide toile de postes avancés. Mais, s'il en est l'architecte, c'est Abdelkrim qui en est l'araignée. Après cette série de revers, tout le plan espagnol d'invasion du Rif central est compromis. Ce n'est plus Al Hoceïma qui est la cible. Bien au contraire, c'est Anoual qui semble “à portée de la main” des Rifains. Anoual où les soldats espagnols commencent à regarder avec méfiance leurs frères d'armes rifains, des regulares, dont l'ardeur au combat a brusquement décliné ces derniers jours. Car, à la différence des troupes coloniales françaises, majoritairement composées d'Algériens, de Sénégalais, les regulares, eux, sont payés pour combattre leurs propres frères rifains. |
Un certain Franco
Même s'il n'est encore que lieutenant-colonel, Francisco Franco Bahamonde est déjà un personnage considérable dans l'armée espagnole. Ce petit Galicien affligé d'une voix de fausset, sorti dans un rang moyen de l'Académie de Tolède, est maintenant un officier colonial respecté et craint. Ayant commencé sa carrière militaire au Maroc dans les regulares, il y a montré le visage d'un officier méticuleux, préparant ses opérations dans le détail, se taillant ainsi une réputation de courage physique, voire d'invulnérabilité, qui force l'admiration de ses camarades. Appelé pour fonder la Légion étrangère espagnole, il est désormais le patron de cette troupe réputée pour sa violence, et qui depuis sa création est de toutes les opérations où il faut tirer l'armée régulière d'une catastrophe. Mais Franco n'est pas que le chef extrêmement dur d'une troupe de choc impitoyable, c'est une vedette en Espagne où l'on a besoin de parler d'autres choses que de militaires lâches ou incompétents. Le correspondant du Matin de passage à Melilia note d'ailleurs que les journalistes “le proclament héros trois fois par semaine”. Le roi lui écrit : “Ton affectueux ami qui t'embrasse”. Si bien que, rapporte l'ambassadeur de France le 15 mai 1924, l'article qu'il signe dans la Revue des troupes coloniales, intitulé “Passivité ou inaction”, “a produit quelque sensation à Madrid où la personnalité du colonel Franco est assez redoutée”. Que dit Franco dont le diplomate décrit “le prestige et l'ascendant sur les troupes coloniales” ? Il critique la passivité qui est la règle dans les campagnes marocaines, les entreprises timides et “invite ceux qui ne se sentent pas de taille pour affronter les responsabilités actuelles ‘à céder la place aux plus capables’”.
Un Haj venu d'Allemagne
Avec l'expérience de la guerre contre l'Espagne, l'aide de déserteurs a permis aux Rifains d'acquérir un vrai savoir-faire en matière de fortifications, de tranchées. Parmi ces auxiliaires étrangers du Rif, un déserteur allemand de la Légion, Joseph Klems, apporte une expertise précieuse aux Rifains. L'homme s'est converti à l'islam et se fait appeler “L’haj Alleman”. Mowrer rapporte que des abris souterrains ont été creusés dans tous les villages de la région d'Ajdir. Au premier ronflement de moteur d'un avion espagnol, les habitants s'y réfugient. Le stock de canons de divers calibres est évalué entre 200 à 300 pièces avec environ 6000 obus. Plusieurs dépôts d'armes gardés par des réguliers rifains, installés à l'écart des habitations, sont répartis sur tout le territoire. Des registres servent à en contrôler les mouvements et à affecter les armes. Un système de mobilisation d'une souplesse remarquable permet de lever des contingents dans toutes les tribus. Le Rif est donc armé, entraîné et prêt à se battre.
La leçon de Chefchaouen
Le 13 décembre 1924, les survivants de la retraite de Chefchaouen atteignent enfin Tétouan. Primo de Rivera s'adresse ainsi à ses troupes : “Vous entrez triomphants à Tétouan…” La proclamation n'abuse personne. L'armée espagnole vient de subir, en réalité, un nouveau cataclysme. Même si, cette fois-là, elle n'a pas cédé à la panique, elle n'a dû son salut qu'aux troupes du Tercio et des regulares. Le montant exact des pertes n'est pas connu, la fourchette la plus haute monte à 15 000 hommes, la plus basse à 2 000, le chiffre de 10 000 hommes faisant souvent office de moyenne. Dans un rapport de la résidence de mars 1925, les pertes de la retraite se seraient élevées de juin à décembre 1924 à 190 officiers morts, 60 disparus, 700 blessés, 3 800 soldats morts, 2 500 prisonniers ou disparus, 14 000 blessés. Si l'on considère qu'une troupe comme le tabor de regulares de Larache a perdu au cours du repli la moitié de ses effectifs et compta 318 tués, les pertes dans les unités de l'armée régulière ont donc été énormes. Le matériel laissé sur place ou pris par les troupes de Abdelkrim est considérable. La modestie avec laquelle les Rifains entrent dans Chefchaouen reconquis contraste avec les forfanteries du dictateur espagnol. Selon la tradition orale, M'hammed, le frère de Abdelkrim Khattabi, maître d'œuvre de cette seconde grande victoire rifaine, se serait, ainsi que ses troupes, déchaussé pour entrer dans la ville sacrée. Le pouvoir rifain s'y montre dans toute sa maturité précoce. Aucun pillage n'est commis.
La République du Rif
Le gouvernement du Rif est surtout un gouvernement de guerre. Le chef rifain met d'ailleurs tout en œuvre pour assurer, avec des moyens de fortune, l'efficacité de son administration. Dans cette région au relief difficile, il améliore les voies de communication. Un réseau de pistes muletières est aménagé pour relier les points stratégiques et ainsi faciliter la mobilité des troupes, l'acheminement du ravitaillement. Les prisonniers, souvent espagnols, en sont les ouvriers. Une piste carrossable entre Ajdir et Targuist permet même à Abdelkrim d'utiliser son parc automobile, Ford ou Renault ainsi qu'une Torpedo 6 places Turcat Mery “double pare-brise” que le caïd Haddou a oublié de payer à M. de Loÿs, un armateur français d'Oran. Le souci de transmettre ses directives et de disposer rapidement de l'information conduit Abdelkrim à instaurer un service téléphonique. D'après les renseignements des services français, les lignes sont accrochées sur des perches de thuya et constituées par “un mélange de fils de toutes sortes et de toutes dimensions”. L'installation serait l'œuvre d'un prisonnier espagnol surnommé El mecanico Antonio. Embryonnaire, la téléphonie rifaine n'en est pas moins très efficace. Le réseau court d'Aït Kamara, quartier général de Abdelkrim près d'Ajdir, vers tous les secteurs sous contrôle rifain. Au besoin, les Rifains ont récupéré des appareils portatifs de campagne espagnols fonctionnant sur pile Mazda. Un rapport du contrôle civil du 9 janvier 1925 note : “Tout ce matériel, qui inspire aux populations rifaines une sorte de crainte mystérieuse, est respecté par tous, femmes et enfants, qui se gardent bien d'y toucher”.
Lyautey et la tentation de l'arme chimique
“En présence des éventualités créées par la soudaineté et la violence de l'irruption des Rifains, par l'intention qui apparaît chez Abdelkrim de vouloir frapper un grand coup spécialement sur Fez avec la décision et la rapidité dont il a été coutumier vis-à-vis des Espagnols, par le risque que, sous l'influence de son prestige et de la terreur qu'il inspire, nos tribus se décollent une à une se sentant insuffisamment couvertes et soutenues, il est impossible de rester dans cette situation, sous peine, je le dis nettement, de risquer de perdre le Maroc”, s'alarme Lyautey. Le protectorat, que même la Première guerre mondiale n'avait pas réussi à ébranler, se fissure. Et les vieux du Maroc comme Lyautey savent une chose, c'est qu'ici les révoltes sont très contagieuses. On dit bien que “le berbère vole au secours de la victoire”. S'il n'y a pas pour l'instant, à proprement parler, de défaite, les Français ne savent pas pour combien de temps encore : Abdelkrim a partout l'avantage. Ce soir du 29 avril 1925, dans un de ses télégrammes critiques qu'il adresse au président du Conseil, Paul Painlevé, Lyautey fait une comptabilité d'entreprise au bord de la faillite : “Il ne restera à Fez que la valeur d'un bataillon, un escadron, deux batteries qui y seront concentrés demain 30 avril. J'y dirige, en outre, pour y servir de troupes de garnison, un bataillon de zouaves et de Sénégalais à peine instruits prélevé sur la garnison de la côte - et un bataillon de tirailleurs marocains prélevé sur la garnison de Marrakech. Et cela fait, il ne restera plus au Maroc une seule unité disponible”. Lyautey va même aller au-delà. Alors qu'il s'est élevé contre cette pratique des Espagnols, qu'il a critiqué l'abus que ceux-ci faisaient de l'usage des gaz, il sollicite, le 4 mai, l'envoi d'ypérite (gaz chimique) : “En raison événements front nord estime indispensable constituer en réserve approvisionnement obus et bombes aviation à ypérite pour me permettre éventuellement interdire certaines zones ou points vitaux où en raison faiblesse effectifs ne me trouverais pas en mesure exercer action effective. Vous demande en conséquence diriger urgence sur Kenitra pour artillerie 75 20 000 obus modèle no 20 et pour aviation 5 000 bombes de 50 kg, pour avions gros porteurs. Vous demande en outre mettre à disposition […] six avions gros porteurs équipés lance-bombes 50 kg. Ces avions étant seuls susceptibles rendement utile”. Il ne s'agit pour le moment que d'une réserve que Lyautey ne semble destiner qu'aux cas de force majeure, mais un pas a été franchi. Le résident, pour sauver son protectorat, est prêt à utiliser les gaz toxiques. La réponse du chef d'état-major de l'armée est négative, voire sèche. Il ne fournira pas d'avions gros porteurs : il n'y en a pas assez et cela compromettrait la mobilisation. C'est bien du Lyautey, ce chef qui aime si peu la chose militaire qu'il demande des armes dont la France ne dispose pas. On lui expédie à défaut mille bombes explosives de 50 kilos.
Une menace pour l'Occident colonial
Le communiste Marcel Cachin tente de poser les enjeux internationaux et religieux du conflit rifain : “Voici messieurs une grande race, une grande religion, la religion musulmane. Elle a dans le monde trois cents millions d'adhérents, elle a derrière elle une histoire qui, au sens de tout le monde, au sens banal si vous voulez, fut glorieuse, trois cents millions d'êtres humains qui sont, à l'heure actuelle, subjugués, dominés par de grandes puissances, les grandes puissances du capital occidental […]. Vous pouvez dire que ceux qui les dirigent sont des chefs de bande, vous pouvez dire que leur civilisation est inférieure et grossière, ils pensent au contraire que la façon dont ils vivent est la meilleure”. Et Marcel Cachin d'énumérer “les points de l'univers musulman” où se sont dressés les peuples : la Turquie républicaine, l'Égypte contre les Anglais et “la petite république libre” du Rif qui a vaincu “un grand peuple, l'Espagne”. Quelques semaines plus tard, alors que s'est allumé un nouveau foyer antifrançais en Syrie avec la révolte druze, le député radical Gaston Thomson posera avec lucidité ce diagnostic : “En présence de telles menaces, on voit qu'il ne s'agit plus seulement du Rif. Tout s'enchaîne : Maroc, Algérie, Tunisie et d'autres colonies. Nous n'ignorons pas que dans certains meetings on envisage, que dis-je, on réclame l'évacuation de toutes les colonies”. Avec Abdelkrim, c'est donc toute l'histoire musulmane de l'Occident colonial qui, dès 1925, s'invite rive gauche de la Seine alors que brûle la rive droite de l'Ouergha.
À la rencontre dE Abdelkrim
Après quelques jours d'un périple éreintant, au cours duquel il faut se cacher sans cesse de l'aviation espagnole, Léon Gabrielli est reçu pendant deux heures le dimanche 28 juin 1925 par Abdelkrim. Le témoignage de Léon Gabrielli est unique ; il est le seul officiel français à avoir approché le chef rifain pendant la guerre. Abdelkrim reçoit l'émissaire français sous une petite tente installée dans un verger. Une table, sur laquelle sont posés des papiers et des journaux, des chaises ; Abdelkrim porte la jellaba rifaine, une rezza blanche sur la tête. Le style est dépouillé à l'extrême ; du Ho Chi Minh avant l'heure. Gabrielli, qui se demande comment il va s'adresser à lui, opte pour “Excellence”, un titre “déférent et qui n'engage à rien”. Abdelkrim, lui, l'interroge en arabe classique et veut savoir si le fonctionnaire colonial va prendre des notes “comme un journaliste”. Ce qui frappe le contrôleur civil, c'est la précision et la construction du discours, son caractère très réfléchi, les reparties “immédiates et pleines d'assurance”, la solidité du raisonnement. On sent que Abdelkrim rayonne d'intelligence, qu'il irradie. À défaut d'être acceptable pour un Français, sa position est limpide. Pour lui, la France n'a qu'un seul but : la conquête du Rif. C'est l'objectif ultime du “Parti colonial” dont “le maréchal Lyautey” et “toutes les autorités marocaines” sont les représentants. Lyautey ? : “Une grande intelligence, un grand colonial […]. C'est un homme qui a reçu des dons divins”. Un commentaire cependant : “L'amour ou le respect de l'islam de sa part sont choses très possibles, mais je constate qu'ils ne m'apportent aucun profit”. Sur le plan religieux, l'émir se défend, contre toute évidence vu sa propagande dans les tribus, de faire le jihad : “Le temps des guerres saintes est passé, nous ne sommes plus au Moyen Âge ni au temps des Croisades”. Au cours de l'entretien, Abdelkrim balaie ensuite les arguments sempiternels qu'on oppose à la volonté d'indépendance du Rif. Les traités de 1904 et 1912 sont caducs : “Aucun peuple au Maroc n'avait à ce moment aspiré à son indépendance”. Le traité franco-espagnol n'est pas non plus un problème : “La France est en guerre avec le Rif ; elle peut parfaitement faire la paix avec lui, et ce traité deviendra alors caduc”. Abdelkrim propose un accord de reconnaissance bilatéral ; libre à la France ensuite d'avoir dans sa zone un sultan ou un président. Le sultan chérifien est à peine évoqué par Abdelkrim : “La seule chose qui nous importe aujourd'hui, ce n'est pas l'existence d'un sultan au Maroc, mais l'indépendance entière, sans réserve, du malheureux peuple rifain”. Le message final que délivre Abdelkrim à Gabrielli est qu'il n'y a qu'un seul moyen d'arrêter la guerre : que la France reconnaisse l'indépendance du Rif.
Un maréchal peut en cacher un autre
La réunion qui se tient le 14 juillet à l'état-major de l'armée démontre clairement la volonté de Paris de se réapproprier le contrôle de la direction militaire des opérations. Le 16 juillet, Paul Painlevé, ministre de la Guerre, écrit à Lyautey la lettre suivante : “J'ai désigné M. le maréchal Pétain pour procéder sur place et de toute urgence à l'examen de la situation générale et militaire du Maroc et pour prendre, suivant les directives que je lui donne à ce jour, les décisions qui lui paraîtront s'imposer touchant le commandement, l'organisation et la mission des troupes et des services en opérations ou susceptibles d'entrer en opérations, ainsi qu'au sujet des attributions respectives du commandant des troupes et du résident général. Je vous prie de donner à M. le maréchal Pétain les moyens les plus complets qu'il croira devoir vous demander pour l'accomplissement de la mission que lui confie le gouvernement”. La mission de Pétain n'est donc pas qu'une simple tournée d'inspection. Pétain aura une part de pouvoir décisionnel dans l'organisation militaire au Maroc. Mais tout oppose les deux hommes. La petite paysannerie dont s'est extrait Pétain ne vivait pas aux mêmes étages que les Lyautey. Au seuil de la Grande guerre, l'un est un cavalier qui après avoir ébranlé les certitudes d'une armée conservatrice en écrivant “le rôle social de l'officier”, après avoir servi au Tonkin, à Madagascar, en Algérie, est résident général du Maroc, a des amis considérables, tutoie les grands et construit des parcelles d'empire, alors que Pétain n'est encore qu'un petit colonel de l'infanterie qui achève une carrière moyenne et exclusivement métropolitaine. Lyautey et Pétain, ce sont deux espèces humaines radicalement différentes, antinomiques, deux climats incompatibles sous le même uniforme de maréchal de France.
Lyautey est une diva qui veut qu'on l'aime pour qu'on lui obéisse, Pétain, qu'on lui obéisse tout simplement. Le résident est un être inspiré, Pétain est organisé. L'un est lui-même avant d'être un militaire, l'armée est tout pour l'autre.
Le Rif aux abois
La France déploie cent bataillons sur le front, soit environ 50 000 hommes. Pétain, le numéro 1 de l'armée française, n'a pas l'intention de se satisfaire d'une demi-victoire contre “le rebelle” Abdelkrim dont le sultan lui a demandé de “le débarrasser”. Il a maintenant une stratégie à proposer au gouvernement pour en finir avec cette guerre. Le plan est simple : il passe par une action combinée avec les Espagnols. Ces derniers vont débarquer à Al Hoceïma ; les Français pourraient de leur côté attaquer à l'est et menacer les centres vitaux du Rif. Pétain l'éradicateur veut aller au cœur du Rif car l'Espagne, vis-à-vis de laquelle “il faut tenir fidèlement les engagements” pris en juillet 1925, n'est pas “en mesure de s'acquitter à elle seule de la lourde charge de réduire le foyer de la rébellion”. Et de conclure à la nécessaire et urgente “soudure” des fronts français et espagnol pour “abattre définitivement la puissance de Abdelkrim” et “raffermir de façon éclatante vis-à-vis des populations musulmanes le prestige de la France”. À cette date (février 1926), la marge de manœuvre de l'émir du Rif n'existe plus. En dépit de sa propagande, les tribus de la zone française n'ont pas bougé et la totalité de celles qui ont fait leur soumission à l'hiver sont maintenant sous la protection du bouclier militaire français. La lassitude de cinq années de guerre, le typhus, les bombardements aériens, les gaz toxiques, la cohabitation hivernale avec l'impressionnante armada française sur les 300 kilomètres du front sud, la prise d'Ajdir par les Espagnols au nord, la perspective inéluctable d'une offensive de printemps ont miné le moral des plus enthousiastes partisans de la République du Rif. Les défections se multiplient. Par l'effet du blocus, le prix des denrées de base a grimpé en flèche dans la montagne. Le sel a pratiquement disparu des marchés. La cohésion des blocs rifain et Jbala se fissure et contraint l'émir à multiplier les envois de délégués pour mettre en garde les Jbala contre toute velléité de rapprochement avec les Français. “Mes populations étaient fatiguées et je ne me faisais plus d'illusions sur ce que je pouvais attendre de leur fidélité, racontera Abdelkrim dans ses mémoires, je savais que, de jour en jour, mes guerriers se battraient avec moins d'entrain”. Les prises d'otages et les exécutions de “traîtres” à la solde des Français se multiplient dans les tribus pour s'assurer de leur fidélité chancelante. L'appel à la guerre sainte tente de soutenir des ardeurs désormais défaillantes, quand ce ne sont pas les rumeurs les plus invraisemblables comme l'entrée en guerre prochaine de l'Allemagne contre la France. Tous les garçons de plus de 15 ans seraient mobilisés. Et même, parfois, les femmes. Les renseignements rapportent que, dans le Rif, on ne croise plus personne aux champs.
Le baroud d'honneur
Dès le 7 mai, les troupes françaises sont enfin lâchées au crépuscule. Dans la matinée, l'offensive franco-espagnole est déclenchée sur le double front avec pour objectif Targuist, puis l'occupation du massif du Djebel Hamman, base de la puissance de Abdelkrim. Après un bombardement opéré par 150 avions espagnols et français, 25 000 soldats espagnols s'élancent d'Ajdir pour foncer plein sud. Les premiers combats sont très durs et les pertes nombreuses. À tel point que, n'arrivant pas à percer les lignes rifaines, Primo de Rivera propose au général Sanjurjo de suspendre l'offensive. Le chef militaire espagnol refuse et parvient le 10 mai à enfoncer les défenses à Beni Ouriaghel. À l'est, les Espagnols franchissent le Kert et parviennent en quelques jours à faire la soudure avec les troupes parties d'Ajdir. Le 20 mai, cinq ans après l'écriture de la page la plus tragique de leur histoire coloniale africaine, c'est en vainqueurs qu'ils foulent la plaine d'Anoual. Côté français, les résultats de l'offensive sont qualifiés de “foudroyants”. Six divisions réparties en deux groupements, des forces du Makhzen, des supplétifs, l'ensemble appuyé par des bombardements aériens massifs font voler en éclats la mosaïque des tranchées rifaines. “L'ennemi, surpris par la rapidité de l'attaque et par l'allant des troupes régulières et des partisans, pourchassé sans répit par les tirs d'artillerie et les bombardements d'aviation abandonne ses positions”, se réjouit le commandant supérieur des troupes du Maroc. L'armée française affronte les réguliers rifains, troupes de choc de Abdelkrim. Cependant, les défections massives des tribus font imploser le château de cartes du bloc rifain, patiemment construit par Abdelkrim sur le ciment d'un schéma offensif. Les appels réitérés dans les villages à la guerre sainte ne trouvent plus guère d'échos.
La reddition de Abdelkrim
C’est à l'aube du 27 mai que Abdelkrim arrive aux avant-postes de Targuist, accompagné des trois officiers français qui l'ont convaincu de se rendre sans délai. “Alignés le long de la piste, immobiles, les tirailleurs contemplent le rogui, témoignera De Bournazel, l'homme à la veste rouge”, cité par Jean d'Esme, “petit, le visage encadré du collier de barbe noire, l'œil intelligent et vif, vêtu d'une jellaba grise, le chef rifain s'entretient avec le colonel Corap sans que rien dans son attitude ne décèle ni amertume ni regret”. Très digne, il est conduit et enfermé dans sa mahakma, le siège de son ancien quartier général. Autour de lui les militaires français s'agitent. Une colonne de 2 000 hommes, dirigée par De Bournazel, s'ébranle pour aller chercher la famille et les biens de l'émir déchu regroupés à Kemmoun. Ils reviendront à la tête d'une caravane de 250 mulets chargés d'argent et de matériel et accompagnés d'Azerkane, de M'hammed, de Abdeslam, de huit femmes, de 13 enfants et de dix serviteurs. Dans les heures qui suivent, les tribus avoisinantes viennent se placer sous la protection des militaires français. Sous le soleil printanier, Targuist est noyé sous la poussière soulevée par les cavaliers et le bétail. Les jarrets d'un jeune taureau sont coupés. Cette ultime cérémonie d'allégeance signe une nouvelle ère : la République du Rif appartient désormais à l'histoire.
Le temps de l'exil
Sur son île de la Réunion, Abdelkrim se morfond. Tous ceux qui ont côtoyé ou ont correspondu avec l'émir déchu pendant son exil dans l'Océan Indien évoquent la grande détresse et l'ennui qui l'habitent dans ses domiciles successifs du château Morange puis du Castel Fleury où il ne cesse de se plaindre du paludisme et de “ses fièvres de langueur”. “Ces Rifains exilés s'entretiennent dans une oisiveté dépri-mante”, notent deux journalistes français qui le rencontrent en 1930. À quelque temps de là, dans le journal irakien Sawt el Irak, Gordon Canning pleure en poésie l'infortune de l'émir : “Adieu ô épée de l'Islam, ô héros du Maghreb […] Ô mes yeux, fondez en larmes ! Blessures saignez en abondance ! Je ne verrai plus jamais Abdelkrim. Qui défendra la cause du Rif à l'avenir ? L'émir du Rif est le prisonnier des roumis qui l'ont exilé au loin. Rifains ! Où est votre pasteur, votre chef ? N'avez-vous plus désormais qu'humiliation et esclavage à subir ?”. Le désœuvrement de Abdelkrim n'empêche pas la presse espagnole de se faire de temps à autre l'écho d'incroyables évasions et de signaler l'émir tour à tour à Oran, au Sénégal ou à bord d'un sous-marin allemand. Mais en avril 1947, Mohammed V, fort du soutien explicite exprimé dès janvier 1943 par le président américain Franklin Roosevelt en marge de la conférence d'Anfa, prononce le discours de Tanger. “Aujourd'hui que tous les peuples réclament des droits compatibles avec les temps modernes, il est juste que le peuple marocain obtienne ses droits légitimes et voie réaliser ses aspirations”, déclare le souverain dans un texte aujourd'hui considéré par les historiens officiels de la monarchie chérifienne comme le véritable coup d'envoi de la marche vers l'indépendance. C'est à ce moment que les Français, malgré les réserves de la Résidence générale, décident de donner crédit à la “francophilie” affichée par Abdelkrim et admettent la prescription de l'affaire rifaine. Pas tout à fait pourtant : Abdelkrim ne retournera pas encore au Maroc, on l'établira en métropole, dans le sud. “La France avait un plan pour utiliser mon père dans sa politique coloniale et faire pression sur le sultan Mohammed V”, dira son fils Saïd Khattabi. Mais, comme pour les Espagnols quelques décennies plus tôt, le savant “plan” conçu par les Français pour attirer à eux le prestige de Abdelkrim va tourner au fiasco.
La lucidité du vieux chef
Ses vingt ans d'exil à La Réunion semblent lui avoir fait toucher du doigt ce que Lyautey lui-même avait envisagé : “Nous aurions pu libérer l'Algérie, la Tunisie et le Maroc depuis le jour où éclata la guerre du Rif”, assure l'émir en juillet 1950 au quotidien égyptien Al Mokkatan. Cinq ans avant la conférence des Non-alignés de Bandœng, il prend ses distances avec l'Internationale communiste en avertissant Washington le 16 mars 1950 : “L'occupation du Maghreb par la France est l'un des principaux facteurs de propagation du communisme dans notre pays”. À l'aube de ses 70 ans, le vieux rebelle visionnaire n'est pas tombé de la dernière pluie et résiste aux sirènes émancipatrices de Moscou. Son obsession est la libération du Maghreb tout entier de toute occupation militaire étrangère, un Maghreb pour lequel il souhaite une “Union fédérale” toujours chimérique à l'aube du troisième millénaire. “Un jour, l'URSS sera dans un grave état de faiblesse, les Arméniens en profiteront et réaliseront leur indépendance”, prophétise-t-il en septembre 1954 devant l'envoyé spécial au Caire de La Nouvelle République du centre-ouest. Ennemi solide de la langue de bois, une qualité rare dans l'Orient compliqué, il rappelle en 1952 à l'hebdomadaire égyptien Akher Saa les racines anté-islamiques des Rifains pour inscrire son peuple dans la grande famille berbère : “Je suis de race berbère et j'ignore à quel point vous nous sous-estimez mais j'affirme cependant que les berbères sont des gens avancés, qui ont hérité de nombreuses civilisations. Vous ignorez par exemple qu'en tant que berbère, je suis d'origine juive. Mes ancêtres sont ensuite devenus chrétiens, puis musulmans. Maintenant nous parlons l'arabe, langue du Coran, nous nous entendons en berbère, langue de nos aïeux mais nous conversons aussi en français, langue de notre pays asservi”. Et, interrogé sur les prémices de l'indépendance marocaine, il enfonce le clou : “J'ai vu mes idées s'évanouir l'une après l'autre. Comme dans beaucoup de pays d'Orient, l'arrivisme, l'esprit de corruption se sont introduits dans notre cause nationale”.
Le mépris pour Si Allal et l'Istiqlal
C’est surtout de Allal El Fassi, fondateur en 1937 du Parti national (devenu plus tard l'Istiqlal) que le chef rifain se méfie. Arabisant et lettré, Allal El Fassi vit lui aussi en exil au Caire. Mais entre les deux hommes, le courant ne passe pas et Abdelkrim boude ostensiblement les tentatives de récupération de celui qu'il considère comme un salonard intrigant. Dès 1948, Mohammed Boujibar, l'ex-lieutenant de Abdelkrim, vend la mèche aux oreilles bienveillantes des services du protectorat : “Abdelkrim s'est rendu compte de ce que les leaders nationalistes, dont Allal El Fassi, qui reçoit des subsides du Maroc, n'ont d'autre souci que d'amasser le plus de biens possibles et de bien vivre”. En septembre 1954, alors que le protectorat a, un an plus tôt, déposé et exilé à Madagascar le sultan Mohammed V qui incarne désormais les aspirations indépendantistes du royaume, Abdelkrim enfonce encore Allal El Fassi. “Je n'ai rien à faire avec lui, déclare-t-il à des journalistes français, El Fassi est un politicien qui mange et dort bien au Caire. Il ne fait strictement rien pour le peuple. Moi, au cours de la guerre du Rif, je me battais contre vous en première ligne avec mes hommes”. Interrogé par les auteurs, le fils du rebelle confirme ce mépris en 2006 : “Mon père appelait les leaders de l'Istiqlal “les femmes à barbe”.
Vous avez dit “le primitif” ?
Dans les colonnes du Monde, Jean Lacouture, qui avait eu le loisir d'observer dans les ambassades du Caire “l'oeil vif”, “la silhouette de paysan madré” et “la repartie sèche” de Abdelkrim dresse du Rifain cette nécrologie soulagée : “Admirable dans le combat, noble dans la défaite, il ne fut plus guère en exil qu'un vieux politicien jaloux. Créateur de la République d'Ajdir, il était demeuré, au fond, un républicain et sa haine à l'égard de la monarchie marocaine était restée vive […]. Il était un homme du passé, un grand souvenir, un “primitif”. Il aura été l'un des inventeurs du nationalisme marocain ou, plutôt, maghrébin”. Près d'un demi-siècle après sa mort, Abdelkrim “le primitif” reste pourtant étonnamment d'actualité au Maroc. Le Makhzen, qui sait rendre hommage à ses ennemis les plus intimes, comme en témoigne l'abondance des boulevards Abdelkrim ou Ben Barka dans les villes du royaume, semble encore désireux de tourner une page à peine écrite dans les manuels scolaires marocains.
Karim Boukhari
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Les co-auteurs. Un tandem à l'assaut du Rif
Nicolas Marmié et Vincent Courcelle-Labrousse ont deux points communs : leur âge (41 ans) et leur passion pour le Rif. Marmié, journaliste de métier (ancien de Médi 1 et de l'Associated Press dont il assurait la couverture des actualités marocaines et maghrébines), connaît bien le Maroc. Courcelle-Labrousse, avocat pénaliste à Paris, aussi, lui dont le grand-père, lieutenant à l'époque, a été parmi les acteurs de la Guerre du Rif. “L'histoire (de la guerre) du Rif est un peu taboue, mal connue ou mal exposée, tant en France qu'en Espagne et au Maroc. Alors qu'elle est extraordinaire”, nous expliquent les deux auteurs, qui ont effectué de longues recherches avant de boucler ce “grand reportage (de guerre)” qu'est “La Guerre du Rif”. Trois années de travail ont été nécessaires pour éplucher les dizaines d'archives militaires ou diplomatiques, inédites pour certaines, compiler les témoignages et recouper les données. Au bout du compte, donc, un reportage de haute volée, une enquête passionnante qui vient renforcer la littérature existante (au sujet du Rif, ou de Abdelkrim) et apporte, comme l'explique l'éditeur sur la jaquette du livre, un éclairage intéressant sur “les liens très spéciaux de la France et du Maroc, tout comme la sensibilité des rapports du royaume chérifien avec l'Espagne”.
Plus loin. Un corps, une blessure
Cette anecdote est complètement inédite. On la doit à Mimoun Charqi, ami de la famille Khattabi, et auteur de “L'Emir guerillero” (2003, Rabat, Collection Histoire et lectures politiques) : en 1967, M'hammed Khattabi, frère de Abdelkrim et “vice-président” de l'éphémère République du Rif, a émis, à partir de son exil cairote, le double souhait de rentrer au Maroc et de rencontrer le roi Hassan II. La demande a reçu le feu vert de Rabat et M'hammed s'apprêtait à prendre un vol régulier pour la capitale du royaume… “A l'aéroport de Rabat, deux heures avant l'atterrissage, les autorités sont venues inviter les amis et proches de M'hammed, arrivés en masse, à repartir chez eux puisque l'avion en provenance du Caire allait avoir au moins quatre heures de retard. Tout le monde est reparti, sauf un vieil anonyme, resté à attendre, et à témoigner de ce qui allait se passer…”, nous raconte Mimoun Charqi. Ce qui allait se passer est une horreur à la mesure des mille et une surprises qui ont pavé le long règne hassanien. “L'avion est arrivé à l'heure, sans aucun retard. Et M'hamed Khattabi, qui n'a eu droit à aucun honneur, a été conduit directement à l'hôtel Hassan où il a été immédiatement assigné à résidence avec interdiction de quitter sa chambre !”. Le héros du Rif a été “consigné” dans son hôtel, trois longs mois. Jusqu'au jour où, malade, il a été conduit à l'hôpital où il a rendu l'âme. L'une de ses dernières phrases, comme nous le rapporte Mimoun Charqi : “C'est la seule fois où je ne n'ai pas écouté les conseils de Abdelkrim. Je le regrette amèrement”. On comprend pourquoi, aujourd'hui, le débat sur le rapatriement du corps du grand Abdelkrim, qui gît au Caire, n'est toujours pas tranché. Le Maroc officiel a bien essayé, via la défunte IER (en la personne des deux Driss, El Yazami et le regretté Benzekri), voire de l'ancien conseiller royal Mansouri Benali, de “ramener” Khattabi au Maroc. Il y arrivera le jour où il décidera, enfin, d'y mettre la forme : en désenclavant complètement le Rif et en consentant (en concédant ?) au corps du défunt un accueil digne du rang de Abdelkrim. Et sans surprise !
Enquête. À quoi joue El Himma ? Et qui est-il vraiment ?
Fidèle à Mohammed VI depuis 30 ans, Fouad Ali El Himma a quitté le gouvernement pour atterrir au Parlement, où il chamboule, déjà, l'ensemble de la classe politique marocaine.
Vendredi 12 octobre 2007, Rabat est au garde-à-vous. En milieu d'après-midi, Mohammed VI préside la séance d'ouverture de la session législative d'automne. Au siège du Parlement, au centre-ville, les quelques jellabas blanches (qui attendent depuis plusieurs heures) piaffent d'impatience. Beaucoup découvrent l'hémicycle pour la première fois. Mais dans la foule, une jellaba attire particulièrement

l'attention : celle de Fouad Ali El Himma. Décontracté et souriant, “limite euphorique” comme nous l'a rapporté ce témoin de la scène, l'homme ne marche pas mais flotte dans les couloirs astiqués de la vieille bâtisse du centre-ville r'bati.
Ce jour-là, le parlementaire des Rhamna a certainement bu chaque syllabe prononcée par Mohammed VI lors de son discours d'ouverture. “Fouad Ali El Himma fait partie des hommes et femmes qui ont affiné, développé et contribué à l'élaboration de l'agenda de règne de Mohammed VI, il n'est pas étrange que les discours des deux hommes se ressemblent ou qu'ils utilisent les mêmes formules et expressions”, explique un vieux parlementaire de l'Istiqlal.
Quand Mohammed VI termine son discours, les dignitaires du régime s'éclipsent l'un après l'autre. Quelques heures avant la rupture du jeûne, la route des Zaërs, celle qui mène tout droit vers la résidence royale, voit défiler des berlines de toutes les couleurs. Hamidou Laânigri, Rochdi Chraïbi, Khelli Henna Ould Errachid… et enfin Mohammed VI. Comme à son habitude, le roi conduit lui-même une voiture de sport noire. Il traverse doucement l'avenue John Keneddy, en roulant à une allure de sénateur, “escorté” de particuliers qui n'en reviennent pas de rouler si près du souverain chérifien. Mais en quittant l'hémicycle, le roi n'a pas oublié d'embarquer son parlementaire préféré. Installé sur le siège passager, Fouad Ali El Himma passe plusieurs minutes … accroché à son téléphone. Depuis quand se permet-on de parler au téléphone lorsqu'on est en présence du roi du Maroc ? “Lorsqu'on est ami du roi et qu'on mange à la maison un jour sur deux”, répond spontanément, avec un joli sourire en coin, cet intime d'El Himma.
Allo, le roi ?
Fouad Ali El Himma est un homme pressé. “Il est très occupé… à voir le roi et à lui parler”, plaisante à peine l'un de ses habituels relais. Le député de Rhamna continue d'être, selon l'expression de cet observateur, “la première ombre du roi”, celui qui le rencontre ou l'appelle au téléphone à une cadence quasi quotidienne. C'était déjà le cas avant la démission-surprise du 7 août 2007, et cela n'a pas changé. “Pourquoi vous en étonner ? Ils (le roi et El Himma) sont amis et rien ne les empêchera de garder le contact”, poursuit notre source. Personne ne connaît, bien entendu, la teneur des échanges entretenus entre les deux “amis”. Disert mais avare en confidences, El Himma n'hésite pourtant pas à rappeler la fréquence de ces échanges devant tous ses interlocuteurs. Une façon de leur rappeler, sans forcément le dire : “Ma proximité avec le roi est restée intacte, je suis toujours le porteur de sa parole, sa pensée, ne l'oubliez pas”.
Cela résume bien la situation actuelle de Fouad Ali El Himma. L'ancien ministre délégué à l'Intérieur a changé de casquette mais pas d'habitudes. Il a gardé ses réseaux, ses manières (de signifier les choses sans toujours les dire), ses réflexes, ses tics. Simplement, il n'est plus au même étage ou, pour reprendre encore la formule de l'une de nos sources, “il agit à la manière d'un sous-marin, inexistant en surface mais à la présence diffuse, informelle, que l'on peut soupçonner partout”. Si Fouad, comme l'appellent religieusement ses fidèles, reçoit toujours. A sa villa (“Je vous jure que je ne fais que la louer, et je suis prêt à vous révéler le montant du loyer”, assure-t-il, avec un savant dosage de sincérité et de cynisme, au premier cercle de ses amis) de Bir Kacem, à Rabat. Il n'hésite pas à se déplacer, quand son agenda le lui permet, et que le standing de son hôte l'y prédispose. Il filtre ses appels (“Quand il ne répond pas et ne rappelle pas, c'est sa manière à lui de vous dire non”), mais reste à l'affût de la sonnerie de son téléphone portable, prêt à bondir pour répondre à la sollicitation d'un proche ou d’un “ami”. Et il bouge, beaucoup, dans tous les sens.
Depuis son élection à une écrasante majorité, l'heureux député ne compte plus les kilomètres parcourus, la poussière avalée, à sillonner inlassablement son bled natal des Rhmana. “Il avait donné des promesses (rénovation et construction d'écoles, d'hôpitaux, etc.), alors il revient pour les tenir”. El Himma maintient la flamme. Il renforce ses liens avec le réseau associatif local, promet des dons de mécènes (“Je reviendrai avec de l'argent offert par un mécène qui tient à son anonymat”, aurait-il ainsi plusieurs fois répété), et donne l'impression d'être encore en campagne électorale.
Une démarche de séduction un peu folle, exubérante, à peine interrompue, bien entendu, par les contacts de Si Fouad avec son “ami” le roi. Le temps d'un échange verbal en voiture, à travers les quartiers chics de Casablanca ou Rabat, le plus souvent sans témoin, El Himma est ailleurs, déconnecté, hors réseau, coupé de son monde. Exemple de cette anecdote, rapportée par nos confrères d'Al Massae : dans les premiers jours du ramadan, et alors qu'il s'apprête à assister à un f'tour au siège du ministère de l'Intérieur, organisé en guise de pot d'adieu à l'ancien ministre délégué, El Himma brille inexplicablement par son absence, laissant les convives, dont le ministre Chakib Benmoussa, sans nouvelles, complètement désemparés. Lassé d'attendre son invité, Benmoussa prend son courage à deux mains, passe une série de coups de fil, avant d'expliquer, soulagé, aux employés de la maison que “Si Fouad est en f'tour privé avec Sidna et il n'y a pas lieu de l'attendre, on peut entamer, nous, notre f'tour”.
L'étonnante, l'extraordinaire proximité entre le roi et son numéro 2 a été encore une fois vérifiée, spectaculairement, dans la soirée du 10 septembre, au lendemain de sa victoire électorale. “El Himma était venu directement aux studios de 2M à Aïn Sebaâ pour enregistrer une interview. Dès le générique de la fin, il est parti précipitamment pour reprendre la route, cette fois en direction de Khouribga, où le roi était en visite”, révèle l’un de ses proches. Pour ceux qui en douteraient encore, El Himma est toujours l'interlocuteur favori du roi, et il tient à le faire savoir.
“Svp, laissez-moi parler !”
La bougeotte de l'ancien ministre délégué fait dire à ses interlocuteurs, unanimes : El Himma est porteur d'un projet royal. “Il n'hésite pas à le rappeler, parfois directement, le plus souvent au détour d'une banale conversation, en évoquant une entrevue en tête-à-tête avec le roi ou, plus généralement, en mettant en avant les priorités du royaume, de la monarchie”. Ce projet, ces priorités, il les relaie de proche en proche et, fait nouveau, en public. Dès la proclamation des résultats des élections, le député a brûlé la politesse à tous les chefs de parti pour obtenir, le premier, un entretien télévisé sur 2M. Il inaugurait ainsi un cycle d'interviews sur les deux chaînes nationales, qui verront passer, bien après lui, les ténors du PJD, de l'USFP ou de l'Istiqlal. Comme pour sa toute première sortie médiatique, dans un long entretien accordé au quotidien Al Ahdat Al Maghribiya au cours de l'été 2005, c'est El Himma qui prend l'initiative et contrôle tout. Avant de passer devant les caméras, le député prépare en comité restreint les grandes lignes à débattre, les réponses à apporter, et demande expressément au journaliste-interviewer de l'interroger sur l'attitude (plutôt frondeuse) des islamistes du PJD au lendemain des élections. D'abord prévu chez lui à Rabat, en léger différé, le tournage se fait sur les plateaux de la chaîne “et en direct”, nous assure cette source à 2M. El Himma, sûr de lui, évoque sa proximité avec le roi, revient largement sur le développement social et économique du royaume, habituel refrain officiel, et critique ouvertement le PJD. Son passage à la télévision, largement vécu comme un dépucelage, lui a permis de s'adresser aux élites, aux ménagères, à Monsieur tout le monde. Et de gagner, comme on a pu le constater ici ou là, l'image “d'un fils du peuple aux accents à la fois sévères et sincères”, voire “d'un zaïm (politique) potentiel”, dans tous les cas loin, très loin, de l'image plutôt pantouflarde habituellement collée aux officiels. Une réussite.
“Alors, comment tu m'as trouvé ?”, demande inlassablement l'ancien ministre délégué à toutes ses relations, dès le lendemain de l'émission. L'un de ses proches résume l'impression générale récoltée auprès de ses “amis” : “On a dit à Fouad qu'il était bon et paraissait sûr de lui, mais que son attaque frontale du PJD et des islamistes en général avait étonné. Sa réponse a été : c'était voulu, c'était voulu !”.
El Himma venait de dévoiler, là, l'une des grandes lignes du “projet” dont il se veut le vecteur : faire front aux islamistes. Sur un plan plus intime, personnel, il a étalé au grand jour ce que ses nombreuses connaissances ont toujours vu en lui : un homme psychologiquement soucieux d'épater son interlocuteur et, selon la formule consacrée, “de lui en mettre plein la vue”. C'est cette même assurance, ce même objectif séduction, qui lui ont fait dire, lors d’une table ronde organisée par Al Massae, et alors que son temps de parole avait largement expiré : “Mais laissez-moi parler, âafak âafak, cela fait 20 ans (ndlr allusion aux 21 années passées dans les couloirs du ministère de l'Intérieur, entre 1986 et 2007) que je me tais !”, en portant sa main à la bouche, comme font les enfants pour supplier un adulte ! Le modérateur n'en revenait pas, le parterre des invités non plus, partis dans des éclats de rires. Lui était ravi, avait un sourire jusqu'aux oreilles… Et il a obtenu, en finesse, une rallonge de 20 minutes sur son temps de parole ! Efficace en plus.
Affable, charmeur, El Himma a le verbe haut et l'œil en permanence vissé sur son interlocuteur. Il contrôle. “C'est lui qui décide quand, à qui, et de quoi il veut parler”, explique un proche. Confirmation, donc, à la table ronde d'Al Massae où El Himma, surpris de voir débarquer les caméras d'Al Jazeera, tranche fermement devant les organisateurs : “Non, non, je ne veux pas de ça, je suis ici dans un débat entre Marocains. C'est moi qui décide quand je veux passer sur Al Jazeera ou ailleurs”. El Himma s'ouvre à tous, en public, pour dévoiler ce qu'il veut bien dévoiler de son “projet”, ou celui du roi, pour le Maroc.
Des relais dans la gauche
Depuis sa démission-surprise du 7 août, Si Fouad a entrepris une campagne de charme à l'échelle nationale. A ceux qu'il croise pour la première fois, il n'hésite pas à prendre les devants pour demander : “Vous voulez mon numéro de téléphone ? Je vous le donne. Vous comptez venir me voir ? Ne vous dérangez pas, c'est moi qui viendrai vous voir”. Vraiment ? En fait, comme nous l'explique ce familier du personnage, “El Himma est tel qu'en lui-même, mais à la puissance dix ! Ses traits sont forcés, exagérés, mais ils existaient tous à la base”. Exact. El Himma a toujours fait sien l'un des grands classiques du Makhzen, au moins depuis Hassan II. Quand il a besoin de quelqu'un, il l'assiège d'une cour assidue, l'appelle au téléphone plusieurs fois par jour, multiplie les familiarités, les plaisanteries, etc. Et quand il se détourne de la personne ? “Il ne répond plus au téléphone, ne rappelle jamais, disparaît pendant plusieurs mois, voire plusieurs années… avant de réapparaître, comme si de rien n'était, le jour où le vent tourne de nouveau en faveur de ladite personne, pour demander : alors, pourquoi tu ne m'appelles plus, ach dert lik, tu es fâché contre moi ?”, explique cette source qui a appris à composer avec les “méthodes” du personnage.
El Himma récite toujours ses classiques, éprouvés par son long séjour à Dar El Makhzen. “C'est sa nature, c'est lui, mais ce n'est pas cela qui pousse les gens vers lui”, objecte l'un de ses adeptes (de plus en plus nombreux). Si le compagnon de classe de Mohammed VI séduit et recrute autant, c'est que, en plus de mettre en avant sa proximité royale, il s'efforce de se construire l'image d'un producteur d'idées à part entière, au même titre qu'un leader politique.
“On savait qu'il pouvait régler un problème par un simple coup de fil sans préalable, qu'il était un homme d'action. Aujourd'hui il se déploie à ajouter une corde à son arc : celle d'un homme de réflexion”, explique cet acteur associatif.
El Himma, idéologue du régime ? “Pourquoi pas, Basri a bien mis en musique les orientations générales de Hassan II. El Himma, avec d'autres arguments, a largement contribué à la gestion des affaires du pays. Qu'est-ce qui l'empêcherait de revendiquer aujourd'hui la légitimité de produire et de faire circuler des idées ?”, s'interroge cet analyste.
Le député des Rhamna a battu le rappel de tous ses contacts pour débattre de ses “idées”, et éventuellement relayer. Il a entamé de larges cercles de réflexions, au sein du tissu politique ou associatif, avec une étonnante prédilection pour les anciens opposants et, plus généralement, des figures de gauche. “Il a gardé un bon souvenir de l'expérience, au départ très complexe, de l'Instance équité et réconciliation, avec des opposants hier encore républicains”, rappelle ce militant associatif. “El Himma y a gagné des amis, des relais, il est normal qu'il les associe aujourd'hui à sa réflexion”. Ce qui est sûr, c'est que l'ancien ministre délégué, qui a le sens de l'accroche, répète à des interlocuteurs bien ciblés que “sa rencontre avec les gens du Forum vérité et justice, et plus tard ceux de l'IER, a changé le cours de sa vie”. Une formule roublarde, qui fait dire à de nombreux acteurs de la gauche marocaine que “lui, au moins, il lui arrive d'afficher un air de progressisme dans ses idées, son discours”.
Le rassemblement des SEP
Depuis l'ouverture du Parlement, le 10 octobre, le député des Rhamna se livre à un rodéo qui promet de faire mordre la poussière à bien des chefs de parti, affolés, perturbés, par un élu qui attire tous les regards. “Il a fait répandre l'idée qu'il voulait se constituer en groupe parlementaire (ndlr : la condition, pour se constituer en groupe, est de rassembler un minimum de 20 élus), alors il a commencé à contacter les petites formations représentées dans l'hémicycle”, confie ce député. El Himma, fidèle à son habitude, cible ses approches. Il contacte en priorité des formations étiquetées de droite (ADL, FC, UMD, etc), avant de jeter son dévolu sur l'alliance PND - Al Ahd, forte au départ de 14 parlementaires. Abdellah Kadiri, le secrétaire général du PND, recalé aux législatives du 7 septembre mais tout heureux d'accueillir El Himma dans son alliance avec Al Ahd, confirme à tout venant. “Oui, oui, Si Fouad nous a rejoints avec d'autres SAP (candidats sans appartenance politique), nous formons désormais un groupe parlementaire, c'est officiel”, explique-t-il à tous ses interlocuteurs, au soir du 24 octobre. Au-delà de l'effet de surprise, le PND et Al Ahd n'étant pas les partis les plus “sexy” de l'hémicycle, l'annonce, relayée par toute la presse, prête à confusion. Et si El Himma avait tout bonnement rejoint le PND, et pas seulement l'alliance, comme certains ont pu l'écrire ?
“Faux, archi-faux”, répètent à l'unisson les fidèles de “Si Fouad”, que l'on dit alors “furieux des sorties médiatiques très maladroites de Abdellah Kadiri”. Le 15 octobre, un article paru sur la Une du Matin remet violemment les pendules à l'heure. “Abdellah Kadiri risque de payer cher ses sorties”, titre notre confrère pour nous expliquer, dans la suite, que l'erreur si fatale de Kadiri a été de “laisser entendre que Fouad Ali El Himma a rallié les rangs du PND”. C'est tout ? Oui, bizarrement.
Non, El Himma, pour reprendre une expression lâchée par cet élu, “ne peut appartenir à aucun parti, il est au-dessus”. Kadiri cloué au pilori, El Himma s'est appliqué, tout au long de la semaine, à chasser le doute. Le groupe qu'il s'est constitué (“Nous sommes 29 élus”, nous a déclaré, jeudi, la porte-parole du groupe, Fatiha Layadi) est un rassemblement constitué autour de sa personne. “Il est constitué d'individus sans étiquette politique (les SEP), même si certains ont été élus sous la bannière d'un parti existant”, nous explique ce membre du groupe. Le rassemblement des SEP, qui n'est pas sans rappeler celui des SAP (qui a débouché sur la constitution du RNI autour d’Ahmed Osman, alors Premier ministre de Hassan II, en 1978), porte déjà un nom : Attadamoun Wal Mouwatana (Solidarité et citoyenneté), en droite continuité de la campagne électorale de l'enfant des Rhamna. La confirmation, encore une, que le député est toujours en campagne…
La ruée vers le “parti” de Si Fouad
La question coule de source : et si les SEP d'El Himma se muaient demain en parti politique ? En dehors d'El Himma himself (et du roi ?), personne ne peut apporter de réponse exacte. Qu'à cela ne tienne. Une bonne partie des pensionnaires de l'hémicycle a entamé une folle cavalcade pour rejoindre les rangs de ce parti qui ne dit pas son nom : le groupe de la solidarité et de la citoyenneté ! “C'est surtout le cas des députés du MP et de l'UC (ndlr : 68 élus au total), les partis restés à l'écart du gouvernement”, commente ce parlementaire.
Jusqu'en milieu de semaine, les SEP d'El Himma étaient officiellement au nombre de 29. Ce qui place déjà le “parti” en sixième position, juste derrière l'USFP ! Le score pourrait atteindre des niveaux plus surréalistes si, demain, la porte est ouverte à tous les élus, de droite comme de gauche. Il n'est d'ailleurs pas exclu que ce groupe, que la rumeur parlementaire indexait mercredi à 45, dépasse rapidement le score du premier parti au Maroc : l'Istiqlal avec 52 heureux élus du 7 septembre, dont le Premier ministre Abbas El Fassi. De quoi donner des idées à tout le monde…
Car oui, demain, le groupe bien né des SEP, qui ne s'est toujours pas clairement prononcé pour le soutien ou l'opposition (au gouvernement fraîchement nommé “pour” Abbas), est en droit de se muer en parti politique. Et, pourquoi pas, en alternative sérieuse, dès 2012, date des prochaines législatives (voire avant si le roi le juge utile), à la dream team de Abbas El Fassi.
Entourloupe ? Hold up ? Non, même pas. Juste une acrobatie intellectuelle, politique, dont le système marocain, au moins depuis Hassan II, est potentiellement capable.
Karim Boukhari
L’engagement amoureux
Par Michelle Larivey , psychologue
Table des matières
Événement.
Formation du gouvernement. Crises, coulisses et surprises
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(DR)
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| Débordé par les folles exigences des ses “partenaires”, Abbas, comme on pouvait s'y attendre, s'est abrité derrière le roi. Lequel a chargé son conseiller Meziane Belfqih de régler l'affaire en deux jours. Résultat : un gouvernement surprenant, et une série d'implosions partisanes dans son sillage. Mais tout n'est pas encore joué… Mercredi 10 octobre dans la soirée, Abbas El Fassi a appelé sur leurs portables les chefs de parti de sa majorité, un par un. Et il a rendu une visite personnelle à chacun d’eux, pour les “informer de la liste |
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| définitive du gouvernement”. Les “informer”, oui. Tout à coup, après trois semaines de négociations et l'impression générale que la situation était irrémédiablement bloquée. Oui mais voilà, le Premier ministre a aussi apporté d'autres nouvelles : cette liste était “validée” par Mohammed VI, lequel avait aussi décidé de changer d'interface. Désormais, c'est l'influent conseiller Abdelaziz Meziane Belfqih qui chapeautera les tractations gouvernementales au nom du roi, en lieu et place de son homologue Mohamed Moâtassim, témoin impuissant de l'impasse dans laquelle El Fassi et ses “partenaires” s'étaient progressivement enferrés. La liste peut-elle encore être modifiée ? Peu de chances, d'après nos sources : “Tout amendement risquerait d'être interprété comme un affront direct à Sa Majesté”. Voilà qui est clair. Et tant pis pour la pureté de la “méthodologie démocratique”. On n'allait pas y passer 110 ans non plus… Abbas en façade, Belfqih à la manœuvre La nuit de mercredi a été longue. De téléphone en téléphone, la liste s'est répandue comme une traînée de poudre et tous les états-majors des partis se sont réunis - souvent, aux domiciles de leurs chefs, et parfois jusqu'au s'hour. Certains ont pavoisé, d'autres ont serré les dents. Et tous ont commenté l'afflux au gouvernement de “stars” fraîchement repeintes aux couleurs d'un parti ou d'un autre : Aziz Akhennouch, Nawal El Moutawakil, Amina Benkhadra… Que de surprises, M. Belfqih ! Jeudi 11 octobre en fin de journée, la liste était quasi définitive, mais l'investiture officielle du gouvernement annoncée seulement en début de semaine prochaine. C'est du moins ce que croyaient savoir les responsables politiques que nous avons interrogés ce jeudi soir, avant de passer sous presse. Le roi, justifient-ils, a un agenda serré. Vendredi, il se rendra au Parlement pour y prononcer son traditionnel discours d'ouverture de la session inaugurale. Et vu que l'Aïd tombe ce week-end, il y a “de fortes chances”, disaient-ils, que l'annonce se fasse lundi ou mardi. Ils n'en savaient certainement rien, pas plus qu'ils n'étaient préparés, mercredi encore, à un dénouement aussi soudain. Le roi, que nul ne l'oublie, est toujours le maître du jeu, et son calendrier s'impose à tous. Le nouveau gouvernement comprend donc, toujours à l'heure où nous mettons sous presse, 31 ministres et secrétaires d'Etat, dont 6 dits “de souveraineté”. C'est plus qu'El Fassi n'avait annoncé au début des négociations. Son objectif d'alors (sans doute ces “orientations et conseils royaux” qu'il disait vouloir appliquer “à la lettre” le jour de sa nomination) était de distribuer 20 portefeuilles et d'en réserver 8 autres au Palais. On sait ce qu'il est advenu de ce pieux objectif, tant que Abbas était seul à le défendre : tous les partis ont demandé des rallonges. Pire : moins bien ils étaient classés au Parlement, plus ils en demandaient. L'USFP, arrivé bon cinquième, réclamait ainsi 6 sièges (au lieu des 4 proposés par El Fassi), et le RNI, quatrième au compteur, a carrément remis en cause toute l'architecture proposée par le Premier ministre, menaçant de… passer à l'opposition ! Vite débordé, El Fassi n'a pas tardé à s'en remettre à l'arbitrage royal. Pourquoi était-ce si désespérément prévisible… ? Au début de la dernière semaine de tractations, les principaux chefs de parti ont même été à Fès pour “rapprocher leurs points de vue” sous la supervision du conseiller Moâtassim, pas encore débarqué à ce moment-là. Cinq chefs de parti, dont le Premier ministre désigné, qui se déplacent tous pour rencontrer un seul conseiller royal, appréciez le symbole ! Pendant le dîner, Abbas, studieux, a proposé une “architecture gouvernementale retouchée”. Philosophie de la chose : “Il me faut plus de sièges pour contenter tout le monde”. On ne sait si c'est Moâtassim ou son successeur Belfqih qui a donné le feu vert à El Fassi (c'est probablement le second), mais ce soir-là, à Fès, le secrétaire général de l'Istiqlal s'est quand même fait drôlement enguirlander. Sa Majesté, lui aurait dit Moâtassim, n'apprécie pas que la présidence du Parlement soit intégrée dans les négociations. “Le conseiller royal a dit à El Fassi que son job était de former le gouvernement, pas de s'occuper du Parlement”, nous raconte-t-on. On imagine Abbas au comble de la contrition… Puis Belfqih est entré en scène, avec les coudées plus franches et sans doute un soutien royal plus nettement marqué. Mais il fallait quand même tenir compte des revendications des partis. Premier dommage : la belle structure “en pôles” (un nombre réduit de “grands ministères thématiques” affublés de ministères délégués et de secrétariats d'Etat, et confiés chacun d'un bloc à une formation, pour une action gouvernementale plus claire)… a vite fait d'exploser. La fringale des partis était tellement grande que les architectes de l'ombre du gouvernement, menés par un Belfqih pressé, trop pressé, ont saucissonné les pôles pour arriver à satisfaire tout le monde. La pêche a ainsi été détachée de son vaisseau-amiral traditionnel, l'agriculture, l'artisanat est devenu un secrétariat d'Etat indépendant du tourisme… Mais surtout, la répartition de la liste Belfqih est loin de respecter le classement des partis au Parlement. L'USFP, arrivé cinquième, hérite ainsi de 6 postes… autant que l'Istiqlal, arrivé premier. Il est vrai qu'avec Abbas, ça fait 7 pour l'Istiqlal ; et si on retranche Elyazghi, ministre d'Etat sans portefeuille et nouveau bonnet d'âne du gouvernement, ça en fait 5 pour l'USFP. Il n'empêche. Les Istiqlaliens, qui ont réuni leur conseil exécutif au lendemain de la divulgation de la liste, n'ont pas apprécié de se voir “traités sur un pied d'égalité” avec leurs frères ennemis socialistes - même si El Fassi a tout fait pour les associer au gouvernement. “Ce qui a ajouté à notre déception, déplore un Istiqlalien, c'est de voir la Jeunesse et les sports, où nous voulions placer Abdellah Bekkali, nous filer entre les doigts”. Que voulez-vous, ce sont les vicissitudes de la “méthodologie démocratique” ! Au RNI, on pavoise ! A la place de Bekkali, le Palais a choisi la très médiatique Nawal El Moutawakil, ancienne médaillée olympique et présidente du Comité international de désignation de la ville hôte des JO 2012. Un choix qui a indéniablement plus de gueule que celui du chef des Jeunesses istiqlaliennes, surtout que “Nawal”, comme l'appellent affectueusement les Marocains, a déjà été secrétaire d'Etat à la Jeunesse et aux sports, en 1997, sous Abdellatif Filali. Sauf que cette fois, “méthodologie” oblige, elle a été repeinte à la hâte aux couleurs du RNI. “On nous l'avait présentée il y a quelques années”, voilà tout ce que nous avons pu tirer de ce haut responsable au sujet de la nouvelle championne de son parti. Mais tant pis. Chez les Bleus, l'ambiance était à la fête, ce mercredi soir. Au-delà du joli coup double qu'est la nomination de Nawal (il démontre le soutien du roi au RNI, en plus de le gratifier d'une nouvelle recrue à la brillante image), le parti de Mustapha Mansouri est comblé : 5 sièges (un de plus que ce qu'avait initialement proposé Abbas), dont les Finances ! Et, cerise sur le gâteau, Mansouri lui-même se retrouve promis au perchoir, malgré les rodomontades de Moâtassim, et en dépit du fait que Mohand Laenser, leader du MP, briguait le poste avec insistance. Avec ce bonus, le RNI devient le maître incontesté du Parlement, puisqu'il préside également la seconde chambre à travers Mustapha Oukacha. “Nous ne pouvions espérer mieux. Quelle chance !”, s'extasie un responsable du parti. “Chance”, oui, c'est le mot, tellement la formation de ce gouvernement semble échapper à ceux qui étaient censés en être les architectes… Alors que beaucoup d'analystes se demandent s'il faut en rire ou en pleurer, la joie des Rnistes est sans mélange. N'eût été ramadan, ils auraient volontiers sabré le champagne ! Dès qu'il a eu connaissance de la liste, Mansouri a vite réuni “ses” nouveaux ministres et arrêté, en leur compagnie, la réponse officielle du parti : “Non, vraiment, nous n'avons rien à redire à la proposition de M. El Fassi”. Ben voyons… Grosse déprime au MP Au Mouvement populaire, l'ambiance était plutôt aux lamentations. Etouffées ? Pas si sûr. Dans la nuit de jeudi à vendredi, on parlait même de signifier par écrit dès le lendemain, et au cabinet royal s'il vous plaît (on ne se cache même plus), le désaccord du parti avec la proposition… d'El Fassi. L'audace a tout de même des limites. L'histoire nous dira si ce fol vent de fronde n'est pas retombé dès vendredi matin, la nuit, comme chacun sait, portant conseil… En attendant, on confie, au MP, que “même si on lui a proposé le portefeuille de l'Emploi, M. le secrétaire général est très affecté” par la maigre moisson de son parti (5 sièges, malgré le statut de n°2 de la coalition), et surtout par le fait que le perchoir lui ait glissé des mains comme une savonnette mouillée. “En plus, on nous a collé deux ministres qui n'ont jamais milité au sein de notre parti”, se désole un proche de Laenser. Contrairement aux Rnistes qui se félicitent du cas Nawal, les dirigeants du MP ont du mal à avaler le parachutage du très puissant et très influent homme d'affaires Aziz Akhennouch, promu ministre de l'Agriculture, et de la directrice de l'Office national des hydrocarbures, Amina Benkhadra, nommée ministre de l'Energie et des mines - département où elle avait déjà officié en tant que secrétaire d'Etat, sous Abdellatif Filali, en même temps que Nawal. Akhennouch et Benkhadra sont indubitablement des “technos” prometteurs, mais tout aussi indubitablement des étrangers au Mouvement populaire. Mais tant pis encore. La “méthodologie démocratique” vaut tous les sacrifices (y compris celui du bon sens). Laenser finira bien par s'y faire… PPS : motus et bouche cousue ! Au PPS, même si des noms circulent avec insistance, on préfère étonnamment rester discret, “tant que Sa Majesté n'a pas officiellement investi le gouvernement”. Sage attitude : on n'est jamais à l'abri des surprises de dernière minute. Surtout que l'ex-parti communiste semble s'être bien tiré des calculs de Belfqih, en décrochant trois portefeuilles (alors qu'El Fassi lui en proposait deux), et non des moindres : la Communication (on parle avec insistance de l'avocat Khalid Naciri), l'Education (on hésite encore entre le secrétaire général du parti, Ismaïl Alaoui, et le membre du bureau politique - et ancien ministre de l'Education - Taïeb Chkili) et le “Développement social”, un département dont le rôle reste à définir, et qui échoirait à Nouzha Sqalli ou à deux autres personnalités sur l'identité desquels le PPS préfère ne pas s'épancher. Alaoui a échoué aux législatives, et on sait le roi rétif à nommer ministres des perdants. Les jeux sont donc encore ouverts… et il est question que l'Education, un portefeuille où une vingtaine de ministres se sont cassé les dents depuis l'indépendance (sauf le technocrate Rachid Benmokhtar, aujourd'hui président de l'université Al Akhawayn, qui a laissé une très bonne impression) ne revienne finalement dans le giron souverain du Palais. Il ne serait pas étonnant, puisque la mode semble être aux grands come-back, que Benmokhtar lui-même, ami et complice de Belfqih pendant l'élaboration du fameux “rapport du cinquantenaire”, re-pointe le bout de son nez… L'USFP n'en finit plus d'imploser A l'USFP, tard dans la soirée de jeudi, la tension était à son maximum. L'état-major du parti était réuni depuis le début de l'après-midi. Une réunion agitée pendant laquelle le député Ahmed Zaïdi a violemment critiqué le premier secrétaire du parti, Mohamed Elyazghi, bombardé ministre d'Etat sans portefeuille, un poste largement considéré comme “décoratif”, voire “indigne”, par les socialistes. Tonnant et levant les bras au ciel, le député de Bouznika a refusé de discuter des postes proposés à l'USFP tant que la direction ne changeait pas “son attitude arrogante” vis-à-vis des parlementaires du parti. “Nous ne sommes pas une boîte d'enregistrement”, a protesté l'ancien présentateur du journal télévisé de la RTM. Six sièges, plus que le MP et le RNI, qui devancent pourtant l'USFP en nombre de députés, c'est pourtant une bonne affaire. Il n'empêche. Les cadres du parti ont pour ainsi dire mis Elyazghi en demeure de réunir immédiatement le bureau politique pour discuter de “l'offre d'El Fassi” (gros soupir). Aussitôt dit, aussitôt fait. A l'heure où nous mettions sous presse, dans la nuit de jeudi ou vendredi, cette instance était toujours réunie à huis clos, et aucun portable ne répondait. Les socialistes auraient-ils la contestation dans le sang ? Déjà, en annonçant dans leur quotidien Al Ittihad Al Ichtiraki, en début de semaine, la candidature de Abdelouahed Radi à la présidence du Parlement (sans que le Conseil national du parti, pourtant réuni plusieurs fois depuis les élections, n'ait été mis au courant), l'USFP a mis un sérieux bâton dans les roues d'El Fassi, qui avait promis le poste à Laenser. Belfqih finira pas trancher, en ne réservant le poste ni à l'un ni à l'autre (na !). Le conseiller royal a malgré tout accordé aux socialistes les 6 ministères qu'ils demandaient. Mais ils râlent quand même ! “Ils n'arrêteront jamais de nous empoisonner la vie, ces enfoirés”, s'emporte un haut cadre de l'Istiqlal. Ambiance… En fait, les socialistes sont surtout très forts pour se déchirer en interne. C'est ainsi que le même Ittihad Al Ichtiraki publiait, lundi 8 octobre, un “appel à la refondation”, signé par 19 jeunes Turcs du parti, accusant la direction de “gestion non collégiale” et de “mauvaise application de la ligne politique”. Début de putsch contre Elyazghi ? Que nenni ! Parmi les 19, on trouvait des parents par alliance d'Elyazghi, son ancien chef de cabinet, son secrétaire général au ministère de l'Aménagement du territoire, et son poulain à la tête de la Jeunesse du parti. “C'est un appel téléguidé, une énième manœuvre pour obtenir plus de portefeuilles”, soupire un jeune cadre du parti, qui a refusé de signer l'appel. Feindre un déchirement interne pour mieux se positionner dans la course aux portefeuilles… Ils ne seraient pas un peu tordus, ces socialistes ? Si, et plus encore qu'on peut le penser : les indomptables Ahmed Zaïdi et Hassan Tarik, peu susceptibles de complaisance envers Elyazghi, ont eux aussi signé l'appel. C'est à n'y plus rien comprendre ! Si Mohammed VI et Abdelaziz Meziane Belfqih ne prennent pas tout le monde de court une nouvelle fois, ce gouvernement ne devrait être officiellement nommé que lundi 15 octobre. Quatre jours se seront écoulés, depuis que Abbas El Fassi aura “informé” ses pairs de la “liste définitive”. Autant dire une éternité, pendant laquelle tout peut encore se passer... |
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